Marianne Denicourt, belle et rebelle (#1/2)

Actrice dans Médecin de campagne de Thomas Lilti

On la retrouve sous la direction de Thomas Lilti et aux côtés de François Cluzet dans Médecin de campagne, avant de la revoir dès le 29 mars au Théâtre de l’Atelier à Paris, dans Old Times de Harold Pinter avec Adèle Haenel et Emmanuel Salinger. Rencontre avec une comédienne habitée, une femme de tête, une dame de cœur.


Est-ce son regard, ces yeux d’un vert d’amande qui semblent briller d’un mélange inédit de joie enfantine et de gravité séculaire ? Est-ce son port altier, sa droiture aussi physique que morale, ses longues mains qui s’envolent quand elle parle ? Est-ce sa voix posée, mouvante, qui s’anime aux conversations sur les mystères du jeu, l’art du théâtre, la magie du cinéma ? Marianne Denicourt est une apparition. Aussi divine que tangible, les pieds sur terre et pourtant quelque chose d’un ange… Au théâtre dans Penthésilée mis en scène par Pierre Romans et Hamlet mis en scène par Patrice Chéreau, au cinéma dans Hôtel de France de Chéreau, L’Amoureuse de Doillon, La Lectrice de Deville, La Belle Noiseuse de Rivette, elle a fasciné nos rétines. Élève et actrice aux Amandiers de Nanterre, avec Valeria Bruni-Tedeschi, Agnès Jaoui, Bruno Todeschini, Eva Ionesco, Marc Citti, Laurent Grevill, elle a, à la fin des années 1980, déboulé sur scène et sur écran et commencé en fanfare une carrière unique protéiforme, riche et singulière. Jamais là où on l’attendait, passant des films d’auteur aux comédies populaires, du répertoire au boulevard, la belle a échappé aux classements en tous genres…

Rencontre avec Marianne Denicourt, actrice dans Médecin de campagne de Thomas Lilti

Comment avez-vous préparé le rôle de Nathalie, cette infirmière qui a repris des études sur le tard pour devenir médecin de campagne ?

La question est toujours la même : un personnage, ça n’existe pas. Il n’y a que des lignes sur une page blanche. Par où entrer ? Comment faire exister cette femme ? Il faut que le vivant circule, il faut la rendre vraie, l’habiter de mille choses, même si tout n’est pas montré ni raconté. En revanche, il n’y a pas toujours une spécificité telle qu’il faille aller faire un stage pour apprendre le métier du personnage. Là, il était nécessaire d’acquérir et maîtriser un certain nombre de gestes techniques, pour qu’ils me deviennent naturels, pour que je ne sois pas encombrée ensuite avec ça sur le plateau. Nathalie a été infirmière urgentiste puis médecin, elle a la connaissance des deux pratiques, qui sont différentes dans certains cas. J’ai donc passé du temps avec des professionnels et je me suis aussi beaucoup entraînée avec Géraldine Schitter, qui joue l’infirmière du film, Fanny : on se faisait mutuellement des garrots !

Vous avez aussi lu beaucoup ?

Après Hippocrate, Thomas Lilti m’avait parlé de ce projet. Pendant qu’il écrivait, nous avons beaucoup échangé par mail. Je lui parlais des textes et récits qui m’aidaient à préparer Nathalie. Je me suis plongée notamment dans Contre-visite et Dans la nuit de Bicêtre, deux livres foisonnants de Marie Didier, gynécologue à Toulouse et aujourd’hui à la retraite : elle a fait partie, en 1971, des signataires du manifeste des « 343 salopes », pour la légalisation de l’avortement ; elle a beaucoup travaillé avec des femmes dans des camps de gitans… Je l’ai rencontrée et, en regardant son visage, superbe, lumineux, je me suis dit que cette espèce de vocation qu’est la médecine de campagne ne vous tend pas, mais, au contraire, vous ouvre. J’ai pensé que Nathalie devait avoir cette lumière, cette force-là.

Vous avez répété en amont du tournage ?

François Cluzet est un partenaire extrêmement généreux, attentif. Il aime le collectif… Il a proposé à Thomas Lilti que nous travaillions à la table, ce qu’on fait rarement au cinéma. Nous n’avons pas vraiment répété, mais plutôt dégagé les enjeux de chaque scène, décidé des points de bascule en fonction de l’évolution de son personnage, Jean-Pierre Werner, et du mien. Ce temps de préparation nous a donné une connaissance l’un de l’autre et une confiance mutuelle sur le plateau. Thomas est un réalisateur très à l’écoute et en même temps il a sa patte, son univers : c’est un plaisir de travailler avec lui. Sur Médecin de campagne, le personnage était si beau et le fait d’être sur le plateau chaque jour vous mobilise entièrement, vous êtes portée par l’énergie des partenaires, l’atmosphère du tournage, l’envie du metteur en scène.

En dehors de ce qu’on sait de Nathalie Delezia dans le film, vous êtes-vous raconté sa biographie ?

Oui, je me raconte toujours une histoire. Pour Nathalie, je m’étais dit qu’elle était une sorte de personnage de western, un cow-boy qui arrive de nulle part, avec un passé un peu mystérieux… Nous avons tourné des scènes plus explicatives sur son passé – cette maison où elle revient, la mort de son père –, qui ne sont pas restées au montage. Elles ont nourri la personnalité de Nathalie et je pense, j’espère, que ça se sent. Il faut beaucoup réfléchir pour construire un personnage. Et au moment de jouer, au contraire, il faut faire le vide en soi pour permettre aux choses d’advenir. Un de mes amis, pianiste, est un très grand interprète de Franz Liszt, je suis allée l’écouter jouer et j’étais absolument épatée. Je lui ai demandé comment il faisait, il a répondu : « Ce n’est pas moi qui joue, “ça” joue ». Et c’est vrai aussi pour un acteur, à un moment, “ça” joue… En tout cas, c’est à ça qu’on essaie d’arriver.

Rencontre avec Marianne Denicourt, actrice dans Médecin de campagne de Thomas Lilti

© Médecin de campagne réalisé par Thomas Lilti
Que vous reste-t-il de votre apprentissage d’actrice avec Antoine Vitez à Chaillot, puis Pierre Romans, Patrice Chéreau et Luc Bondy aux Amandiers de Nanterre ?

Tous ces êtres exceptionnels, curieux, intelligents, généreux m’ont structurée… Aujourd’hui encore, ce qu’ils m’ont appris m’accompagne. C’est une grande chance pour un acteur ou une actrice d’avoir eu affaire à des gens qui avaient une telle exigence du travail, du jeu d’acteur, de ce qu’il fallait donner sur scène. Pierre Romans nous a fait grandir et travailler au quotidien, c’était notre professeur, notre mentor. Luc Bondy disait qu’il fallait être « impitoyable avec tout ce qui était fabriqué ». Il avait une façon très moderne d’aborder le jeu, avec cette manière très droite de parler, de ne jamais jouer la réplique. Quand je regarde les grands acteurs comme Bouquet, je vois cette simplicité : on jurerait qu’ils inventent chaque réplique… Je ne dis pas que j’y arrive, mais c’est vers cette évidence que je tends. Et j’ai retrouvé cette envie, ce goût chez François Cluzet sur Médecin de campagne. Jouer, ce n’est pas être au-dessus de soi, en dehors ou à côté, c’est être dedans… Être acteur, c’est « croire », et « faire croire ». C’est enfantin et archaïque. François et moi, on était l’un en face de l’autre, on parlait médecine : on n’y connaît rien, en réalité, mais on y croyait tout à fait !

Croire en son personnage, est-ce aussi, parfois, se perdre et envisager qu’on est ce que l’on joue ? Qu’on est médecin et qu’on peut sauver la dame dans la rue en sortant du tournage ?

Alors ça, non ! « S’y croire », c’est autre chose, je parle d’« y croire ». Y croire, c’est comme quand vous êtes enfant et que vous jouez à Peter Pan, à la Fée Clochette ou à Robin des Bois. Vous savez bien que vous n’êtes pas du tout la Fée Clochette : moi, en l’occurrence, je savais que je n’étais ni Fée ni Clochette, mais j’adorais y croire.

La Fée Clochette est un personnage important pour vous ou c’est un exemple au hasard ?

J’aimais bien les fées. Plus que les princesses. La baguette magique a quand même un attrait certain : on peut tenter de transformer le crapaud en prince. Mais j’aimais bien aussi les trucs de mecs : Zorro, Robin des Bois. Je me disais : c’est génial, ces justiciers qui arrivent à être du côté des gentils !

Rencontre avec Marianne Denicourt, actrice dans Médecin de campagne de Thomas Lilti