La tête au carré

Rencontre avec Michel Gondry

Le documentaire sied à Michel Gondry. Dans Conversation animée avec Noam Chomsky, comme dans L’Epine dans le cœur où il filmait sa tante Suzette avec affection, le réalisateur de La Science des rêves ou Eternal Sunshine of the Spotless Mind cale son pas et sa cadence sur ce de son interlocuteur. Et… ça galope ! Aux côtés de Noam Chomsky, linguiste et philosophe américain de génie, Gondry cavale, avec humour, pertinence et tendresse, et fait une belle rencontre, au cœur d’un dédale mental dont il nous livre quelques clefs d’entrée. Portrait en creux d’un réalisateur touche-à-tout, rapide, précis et curieux du monde.


STRUCTURE DE PENSÉE


 

LE LABYRINTHE
Conversation avec Michel Gondry : le labyrinthe de Sempé
© Sempé
Les mathématiques

J’ai une très mauvaise mémoire, mais j’adore les maths. Une de mes chaînes préférées de YouTube s’appelle 60 Symbols : c’est une école de Nottingham où il y a des physiciens, des mathématiciens interviewés lors de petits clips et qui parlent de suites, de nombres premiers, de trous noirs, d’atomes ou d’infini, et ça me distrait plus que tout le reste.

Les figures fractales

Le fait qu’on retrouve dans la nature des formes similaires à des échelles différentes, c’est très impressionnant. C’est magnifique, ça.

L'infiniment petit, l'infiniment grand

Ce sont des notions contre-intuitives, mais j’aime bien me frictionner l’esprit en y pensant.

Ces notions ne vous angoissent pas ?

Si, si. Les savants ne sont pas sûrs que l’univers soit fini ou infini. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne peut pas le voir au-delà de 13,7 milliards d’années, car il s’éloigne de plus en plus loin de nous, et après une certaine distance, c’est le mystère. L’univers est sans doute deux fois plus grand qu’on ne le pense…


PORTES, RÊVES, ÉCRITURE


 

Connaissez-vous l’œuvre de Vilhelm Hammershøi ?

Je ne connais pas, mais c’est très beau.

Œuvre de Vilhelm Hammershøi
Œuvre de Vilhelm Hammershøi
Ça ressemble un peu à la Période parisienne d’Edward Hopper.

Oui, un peu, cette tristesse, ce côté figé, notamment.

Stairway at 48 rue de Lille (1906) - Edward Hopper
Stairway at 48 rue de Lille (1906) – Edward Hopper
Vous retrouvez-vous dans cet univers à portes et à tiroirs ?

Oui, dans les rêves, il y a beaucoup de portes. Le cerveau fabrique ce qu’il y a derrière la porte en permanence et je trouve ça fascinant, cette infinité de choses qu’on fabrique dans nos têtes à partir d’éléments qu’on a vécus ou non. J’ai fait un rêve cette nuit, j’avais conscience que c’était un rêve et je me demandais comment mon cerveau pouvait inventer tous ces détails ! Il y avait des dédales de rues avec des briques, une sorte de mine avec des chariots, quelqu’un qui me montrait un plan de tournage fait avec une maquette extrêmement détaillée. Et je me demandais comment cela était possible tout en rêvant !

Dessinez-vous vos rêves comme Jung l’a fait dans son livre rouge ?

Ça m’arrive, parfois. Je prends des notes quand mes rêves se déroulent comme des scénarios ou que j’ai le sentiment qu’il contient des éléments cinématographiques.

Dessin de Carl Gustav Jung
Dessin de Carl Gustav Jung
Avez-vous beaucoup de carnets de notes chez vous ?

Oui, beaucoup, mais ils sont très bordéliques et inachevés. Parfois je ressors un carnet et je n’ai pas la moindre notion de ce qu’il y a écrit dedans.

Écrivez-vous à la main ou à l'ordinateur ?

Beaucoup à la main et un peu à l’ordi.

Le jour ou la nuit ?

Ça dépend. Par exemple, ce matin, je me suis levé à 5 heures. Je me suis énervé parce que mon téléphone s’est cassé, je n’arrivais pas à ouvrir des dossiers, donc je me suis recouché.

Que buvez-vous en écrivant ?

Du thé vert ou du thé calmant.

Qu'écoutez-vous comme musique en écrivant ?

J’écoute du Bach, j’adore les Variations Goldberg jouées par Glenn Gould qui me font penser à des escaliers qui montent et descendent dans tous les sens. Quand j’étais petit, pour m’endormir, je chantais une mélodie calquée sur du Bach. C’est quelque chose qui reflète ce qu’on ressent dans sa tête. J’aime aussi certains compositeurs du XXe siècle comme Olivier Messiaen, qui était, d’ailleurs, un ornithologue et qui transcrivait le chant des oiseaux à des heures où les oiseaux célébraient la beauté du monde.


ANIMAUX


 

Aimez-vous les colibris ?

C’est marrant, les colibris. Ils ont les ailes qui battent 800 coups par seconde. C’est le cycle de la nature que j’aime, entre la beauté des fleurs qui sont là pour attirer les oiseaux et les oiseaux qui vont, sans le savoir, prendre le pollen de l’une et en féconder une autre. Ces inventions de l’évolution sont incroyables.

Si vous deviez vous transformer en animal, lequel choisiriez-vous ?

Le chat. Parce que c’est peinard ! Ou un oiseau pour voler, mais ça a un tout petit cerveau, c’est limité… Le chat, donc, plutôt.


DOCUMENTAIRE ET MAGIE


 

Aimez-vous Nanouk l'esquimau, le documentaire du pionner américain Robert Flaherty ?

Je suis sensible à l’éthique dans le documentaire. J’en parle en amont de mon film sur Chomsky : il y a des documentaires dramatisés, dans le sens où l’on apporte un aspect dramatique en cachant des choses au spectateur. Par exemple, Sugar Man : on nous fait croire au départ qu’il est peut-être mort, alors que le réalisateur sait qu’il est vivant. Je trouve ça dommage et malhonnête. C’est pour ça que j’adore Raymond Depardon et les Maysles Brothers parce que ce sont des gens qui ont une éthique très forte. Je pense que, pour le documentaire comme pour l’autobiographie en littérature, il y a une série de règles à respecter, parce que le spectateur s’offre à nous et il croit ce qu’on lui dit. Si on utilise des ruses pour le manipuler, ça me semble très négatif.

Aimez-vous la magie ?

J’aime beaucoup la magie. J’adorais les émissions de Gérard Majax à la télévision dans les années 1970. Il faisait des petits tours qu’il expliquait et j’aimais beaucoup ça. Ce que je n’aime pas dans la magie, en revanche, c’est le côté manipulation. Je déteste David Blaine parce qu’il fait de la « magie de rue » et il filme les gens complètement ébahis par ses tours – ce qu’on appelle le « disbelieve », quand les gens n’en croient pas leurs yeux – et c’est vraiment une façon de se mettre en valeur. Ça rejoint ce que je vous disais sur la manipulation dans le documentaire par rapport au spectateur. Cela dit, la dextérité du magicien est saisissante, même s’il y a un côté un peu ringard là-dedans. Par exemple, Méliès est un magicien qui a utilisé la caméra pour faire ses tours de magie et qui a inventé ainsi la fiction et la science-fiction. Donc la magie est très proche pour moi du cinéma.


LA FIGURE DE L’ORCHESTRE


 

Il y a des similitudes avec la direction d’acteurs. J’ai fait l’expérience à un âge où je pensais que tout était possible ; j’ai pris l’orchestre des Cévennes, 25-30 musiciens et je les ai dirigés en improvisant. C’est aussi quelque chose que j’ai fait avec de grands ensembles de 80 musiciens lorsque j’étais chez Sony. Je leur expliquais que, lorsque je mettais les bras en haut, c’était pour figurer une note aiguë, inversement, en bas, pour les notes graves, etc. Pour composer la BO d’un film, je demandais au compositeur de me laisser 5 minutes avec l’orchestre pour travailler les effets sonores de mes films. Avec mes gestes codés, j’avais l’impression de conduire une Formule 1 : avoir 80 personnes face à moi qui réagissent de concert à l’interprétation de mes mouvements, c’est une expérience incroyable. J’avais l’air un peu ridicule, mais le résultat était intéressant.

Vous composez de la musique ?

Oui, là, j’ai composé une mélodie. J’écris les accords à ma manière sur un carnet. C’est vraiment compliqué d’écrire de la musique, donc je quantifie ça à ma manière.


LANTERNE MAGIQUE


 

Je ne vois pas de poésie dans cette image-là. J’ai une autre manière de voir la poésie. Le cinéma pour moi est un mélange entre ça, la lanterne magique et le flip-book. Je pense que c’est Edison qui a inventé le cinéma, en tout cas l’image en mouvement. Moi, ce qui me passionne c’est qu’avec l’invention du cinéma, de la machine à enregistrer le mouvement, on a avancé dans les investigations scientifiques. C’est ainsi qu’on s’est rendu compte, grâce à Muybridge, qu’au trot, le cheval avait toujours un sabot au sol, tandis qu’au galop, il n’avait, à un moment précis, aucune prise au sol !


L’ART DE LA PROMENADE


 

Êtes-vous adepte de la promenade ?

Oui, beaucoup. C’est le seul sport que j’aime, avec le vélo. Je déteste tous les autres sports. J’aime me promener en montagne. Je partage une maison avec ma tante dans les Cévennes, une ancienne scierie. On fait des balades. Maintenant, elle est un peu âgée, mais j’adore aller avec elle d’un point A à un point B, et revenir par un autre chemin. D’ailleurs, j’ai beaucoup de mal à dormir là-bas, parce qu’à chaque fois, j’ai une sorte de plan qui m’inscrit dans la tête tous les espaces où je suis allé et où j’aimerais aller.

La marche calme-t-elle votre mental ou, au contraire, vous donne-t-elle des idées ?

Les deux. J’ai une image : si on a une angoisse et qu’on reste dans sa chambre toute la nuit, on projette ses angoisses sur les murs ; ces angoisses restent et cet espace finit par nous les renvoyer. Alors que, quand on marche, les pensées viennent se poser sur les branches d’arbre qui changent à chaque fois. A mesure qu’on avance dans le paysage, on passe à de nouvelles pensées. On peut ensuite repenser au voyage et se faire un film de cet enchaînement de pensées. C’est un peu la méthode que j’ai utilisée lorsque j’ai fait les animations de mon film sur Chomsky : j’écoutais sa voix tout en dessinant et quand je vois le dessin se recréer à toute vitesse, je réentends sa voix à toute vitesse.

Aimez-vous vous promener au zoo ?

Non. On n’y voit jamais les animaux et ça me fatigue. On voit surtout les crottes des lions, mais pour voir un bout de lion, faut se lever tôt ! J’aime bien les aquariums, les grands, comme celui que j’ai visité une fois à San Francisco et où j’ai pu voir un ours blanc nager sous l’eau. C’est une image qui m’a saisi. Je me suis rendu compte qu’une seule image comme celle-ci pouvait vraiment donner un sentiment extraordinaire : le mouvement de cet ours, sa fluidité, sa dimension, le mouvement de sa fourrure dans l’eau était très marquant.


LA VOIX


 

Êtes-vous sensible aux voix des gens ?

C’est intéressant. Par exemple, lorsqu’on rencontre quelqu’un au téléphone, on se fait une image de cette personne par sa voix et lorsqu’on la voit réellement, cette personne est différente de l’image qu’on s’était faite et l’ancienne image persiste un peu. Ça m’a fait ça avec mon fils. Je me suis séparé de sa maman lorsqu’il avait 3 ans et on a depuis une relation suivie par téléphone. Et pendant un moment, c’étaient deux personnes différentes : mon fils au téléphone et mon fils dans la vie, ça me demandait un effort intellectuel pour rassembler ces deux divisions.

Avez-vous vu Her de Spike Jonze ? Pourriez-vous tomber amoureux d’une voix ?

Oui, je l’ai vu, mais non, je ne pourrais pas tomber amoureux d’une voix, je ne pense pas.

Aimez-vous votre voix ?

Au départ, quand on entend sa voix enregistrée, c’est très gênant, car on ne la perçoit pas de la même manière. On l’entend par vibration des os, etc., de l’intérieur, et lorsqu’on l’entend sur un magnétophone, c’est très embarrassant, beaucoup plus que lorsqu’on voit son image. Après, on s’y habitue.


AVIONS ET BALANÇOIRES


 

L’aviation me passionne, mais l’avion, je l’ai pris trop souvent pour faire de la promo et je déteste ça maintenant. Au début, j’étais fasciné par le fait qu’il y a toujours le soleil au-dessus des nuages et par le fait qu’il y a plusieurs niveaux de nuages comme des villes au-dessus des montagnes, etc. L’invention de l’aviation me fascine aussi. Mais maintenant, je préfère nettement prendre le train.

La translation physique vous sied-elle ?

Oui, mais je vois surtout que je traverse le paysage et que chaque gare est différente.

Écrivez-vous dans le train ?

Oui, c’est un très bon endroit pour se concentrer.

Aimez-vous les balançoires, les rocking-chairs, les hamacs, bref, le bercement ?

Les balançoires, oui ; les hamacs, non ou pourquoi pas ? Mais je n’aime pas les vacances au soleil, les bords de plage ne m’inspirent pas du tout. J’aime mieux la notion de déplacement, de promenade. Le rocking-chair, j’aime bien, j’en ai un chez moi qui appartenait à mon oncle, mais il est tout cassé.