France

Prête à tout !

Satire cruelle sur les médias et le vedettariat journalistique, France, le nouveau film de Bruno Dumont avec Léa Seydoux en compétition à Cannes 2021, est également le portrait psychologique acéré d’une femme privilégiée. Une réussite.

France de Bruno Dumont / |Copyright RogerArpajou/3BDans le décor immaculé et serti des dorures de l’Élysée, le président Macron s’installe en grande pompe pour une conférence de presse devant l’élite clinquante des journalistes parisiens. Au premier rang, l’ultrachic présentatrice de la chaîne info i, France de Meurs (formidable Léa Seydoux, presque de tous les plans) est dissipée comme une collégienne, papotant avec un beau gosse cravaté à sa gauche, tandis qu’elle lance à droite, ivre de son succès, des œillades pétillantes à son attachée de presse, oreillette et portable en main, nichée dans le fond de la salle (géniale Blanche Gardin dans un rôle de cire-pompes galvanisée). Nous sommes ici dans le temple du narcissisme selon Bruno Dumont, où l’on se gargarise, pour mieux briller, de questions politiques chic et choc et de la trivialité du monde. France fait partie de ceux pour qui la panoplie des robes pailletées jusqu’au gilet pare-balles en terrain miné (ou gilet de sauvetage sur un bateau de migrants) n’est qu’une affaire de costume et donc de mise en scène. Bruno Dumont, en kamikaze « peur de rien », se moque de l’ensemble du système auquel appartient la jeune femme : de ses privilèges et du statut de vedette de l’information nantie, de ses copinages politico-journalistiques, de son opportunisme, de sa légèreté face à la misère, tandis qu’elle vit dans son appartement de luxe, de la valse de son ego et de ses susceptibilités, de sa célébrité, dont elle se soucie au gré des réseaux sociaux et des selfies qu’elle accorde de bonne grâce aux chalands qui passent. Surtout, Dumont dénonce avec un humour grinçant son travail, le montage des images d’info qu’elle produit pour des reportages soi-disant « authentiques », où tout est affaire de trucages, sa manière de faire le  « show » avec des combattants du djihad en leur demandant de prendre la pause ou son addiction à l’audimat réclamant les pleurs de migrants en très gros plan.

France de Bruno Dumont / |Copyright RogerArpajou/3BOn pourrait penser Dumont injuste, terriblement fielleux, qu’il entre de plain-pied dans l’idéologie du « tous pourris », déglinguant la profession de journaliste à l’aune de la démagogie populiste dans l’air du temps. Mais non. Le cinéaste traque en réalité les derniers frémissements d’humanité et de conscience chez France via son trajet soudainement bousculé par un incident : renversant par mégarde un livreur beur avec sa voiture, la vedette, sous l’emprise de la culpabilité, tombe dans une étrange dépression. Elle chancelle et, par là même, se révèle à nous. Dumont filme au plus près la décomposition psychologique de France, donnant à Léa Seydoux un grand rôle spectaculaire, l’actrice portant sur ses épaules cette œuvre sarcastique, difficile, iconoclaste, qui ne plaira pas à tout le monde. Enfin, la musique de Christophe apporte une juste distance et enrobe d’émotion cette satire sur le fil du rasoir, un mélange unique en son genre d’un style parfaitement maîtrisé.