Goutte d’or

Les petits princes

La croyance guide les pas du héros et du spectateur de ce deuxième opus long signé Clément Cogitore. Une plongée dans les méandres d’âmes habitées, avec un Karim Leklou hallucinant.

Présenté en séance spéciale à la Semaine de la Critique, sept ans après le premier long-métrage de Clément Cogitore, Ni le ciel ni la terre, révélé dans la même section cannoise, Goutte d’or obsède, passé le temps de sa découverte. Il faut dire que le cinéaste creuse et précise son exploration de la croyance. Il suit les pas d’un mage moderne. Ramsès n’est pas un pharaon égyptien, mais un marabout du quartier de la Goutte d’or, enclave populaire et métissée du dix-huitième arrondissement parisien. Ce consolateur moderne rivalise de magouilles et de manipulation pour faire prospérer son trafic, en attirant des âmes en peine vers ses services de prétendu voyant. Regard profond et opaque, Karim Leklou lui prête son talent immense et ses traits. Et son charisme unique, alliant magnétisme et inquiétante étrangeté. Il en faut pour porter ce récit d’un quotidien décalé vers le mystère mystique.

Goutte d’or de Clément Cogitore. Copyright 2021/Laurent LE CRABE/Kazak Productions//France 2 Cinema.

Le film démarre par une immersion introductive. En un enchaînement de plans précis, souvent serrés sur les visages et les regards, l’atmosphère est plantée. La scénographie de l’escroquerie se met en place, d’appartements mitoyens en cages d’escaliers, de caves en arrière-cours. Dans ce Paris ignoré et périphérique aux zones valorisées, le royaume de la survie transpire de chaque image. Surtout quand les conflits apparaissent, et qu’une bande de gamins intrépides débarque dans le récit et dans le quartier. Ils détraquent la mécanique bien huilée du cador, mais font naître aussi malgré eux un miracle qui ne dit pas son nom. Cogitore a l’art de filmer l’invisible et de donner forme à l’occulte. Comme un précipité chimique, la mise en scène, l’interprétation et le montage vont faire apparaître l’impossible en une scène.

Goutte d’or confirme la force du regard de son cinéaste. Il évacue le psychologisant et les résolutions appliquées et cartésiennes. Car il est ici question de chemins souterrains, qu’il faut emprunter avec son esprit. La route est semée d’inconnu, de mots de passe et de rébus. Elle s’appuie aussi sur une humanité en alerte, quand bien même elle est violentée. L’émotion perce avec discrétion, via les visages et les souffles des aînés et parents, émouvants personnages campés par Laure Duthilleul, Ahmed Benaïssa, Elsa Wolliaston et Loubna Abidar. L’avancée de cette immersion est sinueuse et rêche, mais la sensation est passionnante et entêtante. Et la route est d’or.