Adolescentes

Les demoiselles de Brive

Le cinéaste Sébastien Lifshitz suit la trajectoire de deux jeunes filles de 13 à 18 ans à Brive, et filme une chronique adolescente où s’invitent la vitalité et la grâce.

Emma et Anaïs sont camarades de classe et amies. Brive, où elles vivent, se fait la toile de fond de ce documentaire de 2 h 15 qu’a tourné Sébastien Lifshitz cinq ans durant, à raison de deux ou trois jours par mois. Ce décor tranquille se dissout dans nos mémoires avec le temps au profit des visages de ces deux jeunes filles et ceux de leurs proches. Des visages immensément expressifs sur lesquels le spectateur traque à chaque instant l’authenticité et la présence saillante auxquelles le cinéma documentaire du réalisateur des Invisibles ou Bambi nous a habitués. C’est que Sébastien Lifshitz affectionne les zones frontières. Celles où se questionnent l’identité sexuelle ou le passage d’un monde à l’autre, comme dans l’émouvant Les Vies de Thérèse qui jetait un regard rétrospectif sur l’existence, les combats et les amours de la féministe Thérèse Clerc, à l’heure où la vie menaçait de la quitter.

Dans Adolescentes, la vie et les amours sont au cœur des préoccupations des héroïnes, à la fois comme présent tangible et comme fantasme formé par un futur qui effraie. Cette chronique de l’adolescence raconte, bien sûr, ce qui est propre à cette période de mutation, à commencer par le rapport au corps, au désir, au groupe, au monde ; mais elle dessine aussi en creux le portrait d’une société gagnée par la peur du lendemain, à l’heure des attentats de 2015, notamment, dont le traumatisme nourrit une scène poignante, filmée dans la cour de récréation du collège. « C’est angoissant le futur, en vrai », dit la très émouvante Anaïs.

Anaïs et Emma, les héroïnes d'Adolescentes, filmées par Sébastien Lifshitz. Copyrights Ad Vitam.

Elle prononce ces mots de sa voix dansante, qui offre un contrepoint à la gravité de sa sentence. Anaïs est enjouée, plantureuse et affable ; Emma, elle, est plus ombrageuse, filiforme et dure de caractère – comme dans les séquences qui opposent cette dernière à sa mère et qui, parfois, suscitent l’embarras tant ces deux-là sont à couteaux tirés et se parlent violemment. Pour filmer Emma et Anaïs au plus près de leur quotidien et de leur vérité, Sébastien Lifshitz devait attendre deux heures environ afin qu’elles se défassent de leur désir d’être actrices. Or cette tentation d’exister en relief fait aussi la sève de bons nombres de scènes, où les phrases cinglantes fusent et où le tempérament haut en couleur des jeunes filles crève l’écran et déclenche le rire du spectateur. C’est qu’on s’émeut d’emblée face à ces deux-là, saisies à un âge où tout évolue si vite.

Adolescentes trouve aussi sa dynamique dans le contraste entre les contextes sociaux dont sont issus ses protagonistes, mais Sébastien Lifshitz ne force jamais le trait et met surtout en lumière le caractère extrêmement positif et courageux d’Anaïs qui provient d’un milieu moins aisé que son amie et dont la famille doit faire face au handicap d’un enfant.

Quand arrive le terme de cette narration, tissée par Lifshitz et sa monteuse Tina Baz, sur la base de 500 heures de rushs et 1100 séquences, nous quittons Emma et Anaïs avec un pincement au cœur. Car les demoiselles de Brive par leur exubérance et leur vitalité ont su nous faire vibrer haut.