Trois fois Jean-François Stévenin

L’acteur Jean-François Stévenin a réalisé trois films. Le Passe-montagne (1978), Double Messieurs (1986) et Mischka (2002) ressortent en salle, en copies restaurées. Intègre intégrale.

Le Passe-montagne (1978). D’abord, commencer par un livre. Un détour avant d’embarquer avec Le Passe-montagne de Jean-François Stévenin. On peut toujours faire sans, mais avec ce sera bien : on ne regardera pas son premier long-métrage de la même manière. Commencer par le roman vrai du film, avec un sacré titre : Le Point de vue du lapin (P.O.L., 2017). Son auteur, c’est Yann Dedet, grand monteur (de Truffaut, Pialat, Kahn, Garrel…). Il a écrit le roman du film qu’il n’a pas seulement monté : il était là, il a tout vu, de la genèse, du tournage fou, de la poiétique de l’œuvre, il a vécu des mois dans le Jura où se passe Le Passe-montagne. Dedet a écrit de l’intérieur, il donne des clés pour rentrer depuis l’extérieur.

Ce que l’on voit de l’extérieur, dans Le Passe-montagne, c’est le Jura. Sa roideur et sa splendeur. Il n’est pas là comme simple décor, paysage d’arrière-plan. Il en impose, il joue au personnage, il sert l’histoire. Sans lui, rien ne serait pareil. Les hommes ne seraient pas comme ils sont, qui ils sont. Sur ses flancs rocailleux et rocheux, les arbres se serrent, des routes impossibles tentent de frayer un chemin aux hommes qui s’aventurent là ou qui y vivent, avec son aimable solitude, sa rudesse à peine apprivoisée, ses animaux sauvages.

Venir ici, c’est revenir à la nature, à l’état de nature, à l’état d’une humanité simple, sans modernité. L’homme dans les bois a quelque chose de l’homme des bois : il revient à lui-même. Le Jura est un monde, un univers, avec ses gens, hors du temps. Autour d’eux, la forêt dresse son inquiétante et sombre étrangeté. Il fait souvent nuit dans Le Passe-montagne, plus qu’ailleurs, on dirait. Le temps est suspendu, la neige plonge les alentours dans son silence glacé.

Jean-François Stévenin est venu y perdre Jacques Villeret. Serge conduit Georges, architecte, qui était en panne. Il l’emmène pour un road-movie fraternel, une errance. Truffaut avait vu juste : Le Passe-montagne est une « baroquerie forestière » qui ressemble à Stévenin.

Double Messieurs (1986). Comme s’il prenait un itinéraire avec sa géographie loqique, son tracé déterminé, Jean-François Stévenin a poursuivi sa route et continué son chemin cinématographique jusqu’à la montagne suivante, les Alpes en hiver. Sa manière à lui d’avancer. Tout son cinéma, ses trois films de réalisateur, ont ceci en commun : ils avancent. Ils ne tiennent pas en place, ils sont en mouvement. Le hasard, l’imprévu, l’accident en sont des moteurs. Comme tout peut arriver, tout arrive. Rien n’est droit, rien n’est raisonnable, le voyage déroute.

Dans Double messieurs, Stévenin est devenu François, il est cadre, il retrouve à Grenoble un ami d’enfance. Stévenin a changé son compagnon de voyage. Du duo avec Villeret, il est passé au duo avec Yves Afonso, dans le rôle de Léo, le copain d’enfance devenu cascadeur de cinéma – quel métier ! -, celui avec qui il a connu l’insouciance et les jolies colonies de vacances. Ils sont deux, ils veulent être trois, ils partent à la recherche du troisième larron, le camarade « Kuntch ». Mais c’est avec sa femme, la belle Carole Bouquet, qu’ils embarquent.

Et ça repart, ça roule, ça fonce sur les routes. Double messieurs recommence, le road-movie fraternel.

Mischka (2002). Comme il conduisait encore, Jean-François Stévenin a poursuivi sa route de cinéaste. Le voyage ne s’arrêtait pas aux Alpes, il a continué pour une autre saison. L’hiver a fini par passer son chemin. Mischka, c’est l’été, les vacances, il fait beau, il fait chaud, la lumière est splendide, le ciel clair éclaire les hommes d’une belle espérance. L’autoroute ouvre de larges perspectives. Ça fonce à toute allure vers le sud, les estivants. Ils sont pressés. Ils ont l’air civilisés, mais le sont-ils vraiment ? Pourquoi ces gens, sinon, auraient-ils abandonné le vieux Mischka, Jean-Paul  Roussillon, avec sa robe de chambre et ses pantoufles ? Les chiens, ils l’ont abandonné comme une bête malade !

Jean-François Stévenin se tient toujours au bord des routes, il regarde les hommes passer, il regarde les hommes tomber. Il les aide à se relever. La vie va. Il s’arrête, dans le rôle de Gégène, et son cinéma repart. Gégène/ Stévenin s’en va faire un bout de chemin, à deux, avec Mischka/Roussillon. Ils ne sont pas seuls. Une ado fugue, une rockeuse donne sa pleine mesure. Le road-movie fraternel ne finit jamais, il déploie les grandes ailes de l’altérité. L’énergie circulatoire du Passe-montagne et de Double messieurs gagne Mischka à son tour. Ce doit être une pulsion de vie, une formidable pulsion de vie même. D’ailleurs, revoilà Johnny Hallyday. Ou son fantôme. Il arrive dans Mischka comme on imagine qu’il arriverait aujourd’hui de là où il est. Il arrive en hélico, il paraît descendu des nuages, comme un ange qui descend du ciel, une apparition. Le cœur du cinéma battant.