Les Demoiselles de Rochefort

Un euphorisant enchanté

Un film peut-il contribuer à remonter le moral de quiconque ? Si l’on pense à la qualité cinématographique, et que l’on cherche du côté d’un Bergman, d’un Bresson ou d’un Haneke, l’allégresse n’est pas garantie ! Peut-on alors se retourner vers n’importe quelle bonne comédie, qui vous avait rendu hilare autrefois ? Lorsque j’étais gosse, Jerry Lewis me faisait pleurer de rire. Plus tard, Jacques Tati me fascinait par la lucidité de son regard social, la qualité poétique de ses gags, l’intelligence de sa mise en scène. Mais aujourd’hui, le comique de Lewis a vieilli et celui de Tati fait trop appel à l’intellect. En outre, le même effet de surprise occasionné par leur découverte ne peut plus aujourd’hui me procurer les euphorisants recherchés. Alors, quels critères retenir ?

Tout simplement, en ajoutant à ce mélange de qualité artistique et d’optimisme comique, le grain de folie propre à la musique enjouée et à la danse effrénée. Voilà le genre trouvé : un musical pour sûr, au rythme sans faille, doté autant de fantaisie que de frénésie ! Je m’arrête un court instant sur Chantons sous la pluie, mais l’arrivée brutale du numéro « The Broadway Melody » m’a toujours gêné. Au diable donc le lion de la MGM, dont le rugissement retentit maintenant sur la place Colbert de Rochefort-sur-mer, traversée par Delphine et Solange, suivies de l’ex-Bernardo de West Side Story, de Jacques Perrin qui s’en va en perm’ à Nantes et de Gene Kelly qui est là quand même ! Deux sœurs jumelles qui ne sont plus encore vraiment demoiselles, mais pour qui Jacques Demy et Michel Legrand n’ont pas fait les choses à moitié ! En effet, vu et revu, Les Demoiselles de Rochefort a toujours entraîné chez moi la même réaction : une remise en forme instantanée en cas de vague à l’âme ou bien une surexcitation incontrôlable en cas de vigueur normale ! Et pourquoi donc ?

Pour maints souvenirs. Évoquons-les, pêle-mêle, pour le seul plaisir de faire renaître ces moments de félicité passés. La place Colbert, bien sûr, parce que, militaire à Rochefort en 1972, j’avais rebaptisé le lieu « Place Jacques Demy » pour démilitariser l’atmosphère. Françoise Dorléac, ensuite, dont j’aimais beaucoup la voix rauque, le regard coquin, le visage d’écureuil. Sa sœur, bien sûr, alors en plein épanouissement de sa beauté et de son talent. Et Mademoiselle Darrieux, la grand-mère de Boubou, toujours égale à elle-même depuis 1931. Ce à quoi s’ajoutait l’érotisme latent de ces dames, porteuses de belles robes trapèze, très colorées, dans le style Courrèges, en parfaite unisson avec les murs de la ville, repeints en couleurs très chaudes. Tout était – et est encore – bien vif, vivant, vitaminé dans ce film. Sans oublier la musique alerte de Legrand, la chorégraphie vivifiante de Norman Maen, sources supplémentaires de reviviscence. Celle-ci, certes, était sous influence américaine, mais elle demeurait néanmoins bien française, avec son Landru de service (Monsieur Dutroux), sa Madame Yvonne, vendeuse de frites, son fort lamartinien Monsieur Dame et aussi son Maxence, en quête éternelle de l’idéal féminin… Tout un monde, un p’tit monde, plein de bons sentiments, débordant de joie de vivre, qui ne peut donc que foudroyer toute mélancolie chez moi comme, peut-être, chez vous aussi.