A la Mostra de Venise

en mode « insider »

La 73ème édition de la Mostra de Venise s’est ouverte mercredi. Parmi les films qui y seront projetés, un OVNI québécois du nom de Prank. Journaliste et complice de l’équipe, Helen Faradji a « infiltré », pour Bande à part, cette équipe de furieux passionnés qui n’en revient pas de voir leur production sélectionnée sur la lagune.

Récit du premier jour.

Arriver dans un grand festival de films à l’étranger, ou l’on n’a jamais mis les pieds, est déjà un rien stressant. Trouver le logement, comment se déplacer, les accréditations, tout le tintouin…

Y aller, en outre, avec un équipe de film, celle de Prank, de Vincent Biron, coscenarisé par Alexandre Auger, Éric K. Boulianne et Marc-Antoine Rioux, et présenté en première mondiale à la Semaine de la critique au Festival de Venise, c’est encore une autre histoire. Surtout quand l’un des scénaristes fait battre le cœur de la critique qui écrit ces lignes un peu plus fort que la moyenne…

L'équipe de Prank à son arrivée, à la Mostra de Venise
L’équipe de Prank à son arrivée, à la Mostra de Venise

Prank, petite bête irrévérencieuse conçue par six amis un été dans un chalet, s’est, en effet, retrouvé sélectionné à la Semaine de la critique. Contre toutes attentes, les gars, en le faisant, se disaient sans rire que simplement avoir un DVD pour pouvoir le regarder entre eux serait un magnifique point final à l’aventure. Il en sera autrement et ce sera au Lido qu’aura lieu le fameux dévoilement le 7 septembre prochain. Comment réagira le public festivalier à l’histoire de ce gamin pas très bien dans ses baskets, recruté par d’autres pour faire des « pranks » (des mauvais coups) ? Ce sera à suivre. Le film, court, fait avec les moyens du bord, un humour comme il s’en voit peu (quelque part entre Harmony Korine et Jackass….) n’a en tout cas pas peur de se placer sous l’égide des meilleurs : Bêla Tarr… et Predator !

Finalement, après avoir compris comment marchent les bateaux (le festival a lieu sur le Lido a une trentaine de minutes en bateau de Venise), quelques Spritz et beaucoup de rires, la première journée va commencer. Pour eux (ils sont venus, ils sont tous là, réalisateur, scénaristes, acteurs, musicien…, heureusement, Prank a été fait par une micro-équipe avec un micro-budget!) les entrevues, les répétitions, le protocole, pour moi, quelques films dont l’attendu Arrival de Denis Villeneuve. On s’en reparle demain.

 

Jour 2.
« C’est un miracle d’être là »

La phrase, prononcée par le producteur de Prank, moins de 24h après l’arrivée de ce film auquel personne n’aurait promis grand chose à la Mostra, ne tient pas de la posture. Oui, il y a quelque chose de miraculeux au festival de Venise.

L’eau, jamais loin, Venise la belle, ses bâtiments décrépis, mythiques a un jet de bateau, l’ambiance des ruelles que le chef opérateur et réalisateur Nicolas Roeg n’a pas inventée… Un miracle de voir cette ville si belle et étrange. Un miracle de voir des films dans ce qui ressemble à un décor de cinéma.

Et il y a aussi les films, plus beaux miracles d’entre tous… Comme ces gros plans d’Amy Adams dans Arrival, mélancoliques, expressifs, d’une douceur et d’une douleur mêlées renversantes. Lorsque Denis Villeneuve tâte de la science fiction, on applaudit et on regarde l’écran comme un enfant ébahi devant un Spielberg… Ce n’est que le premier jour. Mais l’envie de décerner un joli prix à ce très bel essai, qui ne fait plus rien craindre pour Blade Runner 2, est déjà bien présente.

Oui. Un miracle aussi que le Québec s’impose ainsi par son cinéma sur la scène internationale. Les petits gars de Prank, hilares devant la salle du Palazzo Del Cinema, eux aussi ont l’air de le savoir.

L'équipe de Prank à son arrivée, à la Mostra de Venise
L’équipe de Prank à son arrivée, à la Mostra de Venise

Jour 3.

« Ok, demain, les gars, on travaille » – Alexandre Auger, vendredi soir, devant la première grappa du voyage.

Après trois jours de découvertes et d’émerveillement, le temps du travail est arrivé pour l’équipe de Prank à Venise.

Pour la critique, la routine festivalière est claire : se lever tôt, aller voir un film, écrire ou préparer une interview, revoir un film, attraper un sandwich, un autre film, réécrire, trouver de quoi manger, rentrer écrire, ressortir voir quelque chose, faire l’horaire pour le lendemain, et ainsi de suite.

Je dois ici ouvrir une parenthèse et avouer ma naïveté. Si pour moi, faire un festival a toujours eu une signification très claire, je me suis toujours demandé ce que pouvaient bien faire toute la journée les gens qui viennent y présenter des films. Bien sûr, voir des films, pour le plaisir, et on ne va pas faire semblant, sûrement un peu de comparaison préventive, mais sinon ?

Aujourd’hui, j’ai pu comprendre…

Il faut promouvoir le visionnement à venir (les gars ont une botte secrète, on en reparlera demain), commencer à penser au protocole, au discours qu’il faudra faire devant la salle, faire des exercices anti-stress et des check up réguliers avec l’attaché de presse du film et surtout, surtout… Commencer à rencontrer les journalistes.

Vincent, Éric, Alexandre et Marc-Antoine en font l’expérience au moment où j’écris ces lignes.

 »Et écrire à 4, comment on fait ça ? »

« Et d’où est venue l’idée ? »

« Et comment ça se passe à Venise ? »

Et ils parviennent même à sourire et à varier leurs jokes, même s’ils les entendent pour la millième fois…

Ça aussi, c’est du travail !

Mostra de Venise : L'équipe de Prank au travail !
L’équipe de Prank au travail !

Jour 4.

« Are you the Canadians? » – un agent de police

Ce qui devait arriver arriva…. Les gars de Prank ont pranké et la police vénitienne n’a pas trouvé ça drôle !

Hier, je vous parlais de l’arme secrète que les garçons avaient pour promouvoir leur film. Comment attirer l’attention du public festivalier sur un tout petit film québécois présenté à la Semaine de la Critique ? Comment le faire se démarquer au milieu de la marée de films ? En sortant une banderole figurant un pénis, pardi

Oui, une banderole sur laquelle est bel et bien peint un pénis géant ! Avec tous ses détails. Parfaitement reconnaissable.

La même utilisée dans le film…

La même qu’ils ont ramenée dans leurs valises et décidé de sortir hier soir, en se baladant sur le parvis du Palais du Cinéma pour être à l’exacte hauteur de leur comédie.

Mostra de Venise : L'équipe de Prank et sa banderole !
L’équipe de Prank et sa banderole !

Voilà donc comment Vincent, Éric, Marc-Antoine, Alexandre et leur producteur Hany se sont retrouvés hier à marcher en tenant la banderole dans leurs mains, demandant gentiment aux gens de venir voir ce drôle de film… Avec un pénis.

Un premier garde de sécurité est venu leur demander s’ils en avaient l’autorisation, et, hilare, les a laissé continuer.

Jusque devant le tapis rouge du Young Pope de Paolo Sorrentino. Mais alors que Jude Law y déambulait, la police est tombée sur nos pranksters, repliant vite fait la banderole en boule et leur confisquant.

Après des discussions infinies, des photos de leurs passeports prises et une sérieuse frousse (certains policiers ricanaient ouvertement, d’autres prenaient la protection de leur espace anti-penis très au sérieux), les gars ont pu repartir.

Pas la banderole.

Qui a passé la nuit au poste !

Où ce matin, les gars sont allés la récupérer, littéralement la queue entre les jambes, accueillis par un policier qui n’a eu besoin que d’un coup d’œil pour leur dire: « Ah… C’est vous, les Canadiens ? »

Et voilà comment un « prank » a fait des gars de Prank les stars d’un soir de la police du Lido !

 

Jour 5.

« Les moments en studio, moi… » – Peter Venne, compositeur.

Alors que la première projection de presse de Prank approche à grands pas (et le débat qui va avec : devraient-ils y assister discrètement dans le fond et prendre le pouls de la salle ou non ?), les gars ont pris une pause – et une sacrée décharge d’émotions – devant One More Time with Feeling, docu en noir et blanc et en 3D que consacre le grand Andrew Dominik au grand Nick Cave et au processus de création de son dernier album, alors qu’il devait composer avec un deuil.

Le genre de films dont on ne ressort assurément pas tout à fait le même. Le genre de film qui remue, déchire, fait mal autant qu’il fait du bien.

Le genre de films aussi qui donne un accès privilégié, exceptionnel aux coulisses d’un enregistrement – et d’une âme. Mais pas à tout le monde.

Pour Peter Venne, compositeur de Prank, il n’y avait en effet rien de plus banal que ces moments en studio passés avec Nick Cave.
Pour l’anecdote, Peter a composé la musique de Prank et l’a fait enregistrer par l’orchestre philarmonique de Prague, rien que ça (oui, dans le film, il y a une banderole de pénis et de la musique symphonique…).
Il est aussi connu dans la bande comme l’homme qui n’aime rien. Sauf peut-être Casino et The Godfather (il peut parler des « cues » musicaux de ces deux films pendant des heures, je le sais, je l’ai écouté le faire!).
Et pour lui, les moments en studio étaient à peu près aussi excitants qu’une visite au supermarché.

Mais pour lui, comme pour nous, l’évidence a tout de même sauté aux yeux : Andrew Dominik est un réalisateur d’exception, Nick Cave un génie parmi les vivants. Parce que la musique et la poésie sont plus que des arts : des messages qui se rendent à nous et nous rentrent sous la peau pour nous changer, au moins un peu.
Même dans une comédie comme Prank…

Mostra de Venise : Peter Venne, le compositeur de Prank alias "l'homme qui n'aime rien".
Peter Venne, le compositeur de Prank alias « l’homme qui n’aime rien ».

Jour 6.

H-3

Il ne reste que trois heures avant la première mondiale de Prank au Festival de Venise.

Si lundi soir, la soirée a été folle et a entraîné certains des membres de l’équipe dans les rues de Venise jusqu’à 7 heures du matin (ils auraient passé un soir dans un bar en compagnie d’Andrew Garfield, oui, Spiderman lui-même, mais c’est peut-être un mauvais coup), hier soir, tout a été beaucoup plus tranquille.

Devant la 42e pizza du voyage, l’anxiété a commencé à faire son travail, alors qu’avait lieu la première projection de presse du film.

« Allez, texte l’attaché de presse, il va nous dire combien ils sont »

« Mais non »

« Mais oui »

Au final, on a estimé à une cinquantaine de personnes le nombre de spectateurs hier soir. Mais à la décharge des festivaliers, la projection de Prank avait lieu en même temps que celle de Voyage of Time d’un certain… Terrence Malick.

C’est donc aujourd’hui qu’on lancera les dés. Pour de vrai. Que le film prouvera ou non que l’humour est la chose qui voyage le moins bien ou le mieux. Qu’il prendra son envol ou se cassera les dents. Que les gars resteront en position fœtale dans leur lit pour la prochaine année ou pavaneront comme les petits tannants qu’ils sont.

Une chose est sûre : les cartons que vous voyez là et qu’ils ont bravement distribué toute la semaine pour attirer l’attention ont assurément intrigué. Le buzz est là. Ne reste plus qu’à transformer l’essai.

Que l’esprit de Bela et d’Arnold soit avec eux !

Les cartons distribués par l'équipe de Prank durant le Festival de Venise.
Les cartons distribués par l’équipe de Prank

Jour 7.

Et c’est pas fini, c’est rien qu’un début.

Et voilà. Le festival de Venise est fait. Les accréditations sont rangées, les valises remplies, les gondoles oubliées (au prix où elles sont – 110 euros la demi-heure pour 6 maximum -, il n’y a pas le choix). Et surtout la projection passée.

Hier, beaux comme des cœurs, l’équipe de Prank a attendu que la journée passe, enchaînant dernières entrevues et bières sous le soleil. Puis l’heure est venue et bravement, en masquant leurs tremblements sous des rires, ils ont fait tout ce que l’on leur demandait : le photocall, la présentation devant le public, les mercis sincères à la Semaine de la Critique, les saluts à la salle, le rappel par le réalisateur Vincent Biron pendant le Q&A que l’on peut tout à fait aimer Bloodsport et Le Cheval de Turin, puisque l’amour du cinéma est horizontal et non vertical.

Puis la bestiole a fait ce qu’elle avait à faire, et la règle festivalière a joué dans le bon sens (dans la jolie salle Sala Perla, seules 15 personnes sont sorties durant le film, mais 7 – différentes – sont entrées).
Ceci dit, il y a aussi eu la une petite leçon de comédie à la sortie. Dieu sait d’abord qu’elles sont rares sur le circuit festivalier et qu’en plus elles voyagent extrêmement mal. Et les gags de Prank n’ont certainement jamais aussi bien marché que lorsqu’ils étaient de situation. Une touche de slapstick, une face drôle, une culbute… Et c’est l’universalité assurée. Des dialogues ping-pong, des répliques en slang, du québécois à toute allure… les gars comptaient les rires et avaient un peu peur en sortant de ne pas en avoir récolté assez (« on a raté celui qu’on doit entendre dans les 5 premières minutes, je vous l’avais dit, les gars! » – Éric K. Boulianne, coscénariste et coproducteur).

Des angoisses de jeunes premiers… Car d’un point de vue extérieur, le film a fait exactement ce qu’il avait à faire : surprendre, intriguer, faire du bien après des heures et des heures d’anti-narration et de plans fixes de regards lancés à travers une fenêtre en noir et blanc dans la brume.

Maintenant, ils devront aussi apprendre à lâcher prise. À laisser le film faire. A lui lâcher la main pour qu’il avance tout seul comme un grand (il a ce qu’il faut pour). Et il en aura, du pain sur la planche, le petit Prank. Festival de Toronto, du Nouveau Cinéma à Hambourg, de Raindance à Londres, sortie en salles au Québec le 28 octobre… La route s’annonce belle. Et elle ne fait que commencer.

L’équipe de Prank, en joie, à la Mostra de Venise.
L’équipe de Prank, en joie, à la Mostra de Venise.