XY Chelsea

Au-delà des murs

Ce portrait documentaire révèle une femme à la conviction chevillée au corps. Un puissant contrepoint à la mécanique implacable de l’administration des États-Unis, qui révèle aussi l’Histoire des deux dernières décennies sous un angle inédit.

Chelsea Manning aura trente-deux ans le 17 décembre. Elle les fêtera dans sa cellule pénitentiaire, totalement isolée. À nouveau. La donzelle incarne à elle seule toute la subversivité possible au sein de l’Amérique ultra républicaine de Donald Trump, héritée de George W. Bush. Engagée dans l’armée, section analyse militaire, en tant que Bradley Manning, elle défraya la chronique en transmettant à Wiki Leaks en 2010 des documents secrets, ultra sensibles, révélant les exactions militaires étasuniennes pendant les guerres de la décennie écoulée en Afghanistan et en Irak. Dénoncée et condamnée en 2013 à trente-cinq ans de prison, elle vit sa peine commuée par l’administration Obama en janvier 2017, à trois jours de l’entrée en fonction de celle de Trump. Avec l’arrestation de Julian Assange, fondateur de Wiki Leaks, cette dernière a saisi deux ans après sa libération l’opportunité arbitraire de réincarcérer Chelsea, suite à son refus de témoigner contre le premier.



Réalisateur engagé, le Britannique Tim Travers Hawkins a vu en cette héroïne l’opportunité de mettre en lumière son parcours via un documentaire, pendant sa première détention, et malgré la séparation forcée. Il s’est trouvé une aide précieuse à la production avec sa collègue d’outre-Atlantique Laura Poitras, auteure des documents militants Citizen Four et Risk, respectivement consacrés au lanceur d’alerte John Snowden et à Assange. Un volontarisme que relève aussi Hawkins dans ce regard sobre, sec, et constitué d’informations rassemblées avec les proches, contacts et images d’archives. Il saisit aussi la liberté provisoire de Chelsea. C’est une figure intrigante, tant elle résiste au rouleau compresseur d’une nation gigantesque, et des pressions extrêmes. Un être qui, en plus d’initier un scandale monumental, décide pendant sa première incarcération d’entamer son changement transgenre. Une détermination impressionnante. Une évidence puissante face aux institutions les plus rigides et machistes : l’armée et la prison.



Le film avance à tâtons et tire son épingle du jeu par sa construction en forme de puzzle. La projection finie, une part d’ombre persiste. On ne sait pas tout de Chelsea. L’aventure ne clarifie pas la totalité des zones opaques, et Hawkins privilégie l’instigation efficace, plutôt que le grand moment de cinéma. Un mystère entoure le magnétisme qu’elle dégage, et son unicité, de gros plans sur son visage émacié et impassible, à sa présence assurée et fragile à la fois dans les cadrages. Le poids de l’irrémédiable se fait jour enfin, avec l’actualité de sa nouvelle détention, et la question sans réponse de son éventuelle libération. Mais une évidence prime : Chelsea Manning est un miroir confondant de l’Amérique.