Chained & Beloved

Apparition, disparition

Après nous avoir éblouis avec Adjami (2009), son premier film sur la difficile cohabitation israélo-arabe en Israël, Yaron Shani revient avec un diptyque. Sur le dialogue impossible et l’incompréhension qui résiste et persiste entre hommes et femmes.

À l’instar de cette mémorable trilogie de Lucas Belvaux qui racontait la vie et les déboires amoureux d’un flic sous trois angles spatio-temporels (Un couple épatant, Cavale, Après la vie, 2001), ce diptyque (qui sera complété par un troisième volet à la rentrée) se penche sur la remise en question d’un couple qui semblait épatant. Rashi, policier ambitieux et autoritaire, est marié à Avigail, douce infirmière coupée de son désir. Cette dernière, qui zozote un peu, va s’affirmer à mesure que Rashi perd le contrôle en voyant diminuer la toute-puissance que lui confère son appartenance aux forces de l’ordre. 

Chained / Copyright Nizan Lotem & Shai Skiff

Chained met Rashi en scène dans les étapes de sa disparition progressive, alors que Beloved fait éclater la beauté et la personnalité refoulée d’Avigail. Le premier volet est d’une très grande force ; le second, plus confus, est d’autant plus décevant que Chained nous a tenus en haleine. Si l’ensemble reste remarquable, cela tient à la façon dont les menus détails relaient l’intensité du propos, mais également au très grand réalisme du jeu des acteurs. Yaron Shani affirme les avoir choisis pour la ressemblance de leur histoire avec celle des personnages ; l’intensité de leur expression et l’émotion qu’ils dégagent sont effectivement surprenantes de vérité.
Rashi se défend avec rage contre les accusations qui s’abattent sur sa réputation. Il est au centre d’une avalanche de disputes, qu’il provoque ou qu’il subit. Ambivalent, le personnage est à la fois tendre et violent, naïf et impulsif. L’interprétation remarquable d’Eran Naim en fait un mari sensible et bourru, rongé par la fierté et le besoin de domination. La frustration du policier, qui fait du zèle pour rétablir l’ordre chez lui comme sur les lieux publics, finira par se retourner contre lui, le renvoyant à la vacuité de cette existence qu’il croyait si bien remplie.

Beloved / Copyright Nizan Lotem & Shai Skiff

Les femmes de l’univers de Yaron Shani sont des mères fragiles, des adolescentes hystériques, des filles éplorées se prostituant la nuit, ou des épouses tristes abandonnant leur couple pour une complicité exclusivement féminine. L’amitié éclot dans une évidence quelque peu utopique. Les femmes entre elles sont la douceur incarnée, elles sont spontanément dans la compréhension mutuelle et l’empathie…
Qu’on ne s’y trompe pas pour autant, au cœur de ce film, il est surtout question de dire de façon extériorisée la béance irréductible du couple. Les enfants que l’on attend d’avoir, ceux que l’on a, mais qui s’opposent farouchement à tout ce que nous sommes, ceux que l’on met au monde dans un accouchement de soi et de cet autre qui est en nous. Beloved parle aussi avec tendresse et douleur des enfants que nous avons été, parfois mal aimés, souvent bousculés, livrés au silence, agressés, abusés, abandonnés ou adoptés…
On peut regretter que tout cela soit présenté pêle-mêle, sans la profondeur nécessaire à une telle profusion d’idées. Le propos très intense de Chained s’appauvrit dans Beloved à force de se diversifier et de s’ouvrir sur des personnages et des problématiques annexes. L’objectif s’ouvre au plus large, mais de façon inégale, sur une multitude de questions ; il interroge en se rapprochant au plus près d’une émotion en gros plan, puis s’éloigne avec pudeur pour utiliser les flous sur les corps dénudés ou cacher le visage d’un personnage « réel » de ce film, qui frise parfois le documentaire.
En définitive, l’art de Yaron Shani consiste à exacerber les frontières pour mieux les abolir. Entre Arabes et Israéliens dans Adjami, puis entre maris et femmes dans ce diptyque, malgré tout, puissant et original. Il brouille également les lignes qui séparent les parents et leurs enfants, l’amie et l’amante, la mère et la prostituée… Alors que le floutage focalise nos regards étonnés, c’est aussi la frontière entre la fiction et la réalité qui s’estompe grâce à ce procédé qui devient outil de narration à part entière.

 

Hava Sarfati