Cannes 2019 : Sorry, We Missed You

Ricky, Abby et leurs deux enfants vivent à Newcastle. Leur famille est soudée et les parents travaillent dur. Alors qu’Abby se dévoue pour des personnes âgées à domicile, Ricky enchaîne les jobs mal payés ; ils réalisent que jamais ils ne pourront devenir indépendants ni propriétaires de leur maison. C’est maintenant ou jamais ! Une réelle opportunité semble leur être offerte par la révolution numérique : Abby vend alors sa voiture pour que Ricky puisse acheter une camionnette afin de devenir chauffeur-livreur à son compte. Mais les dérives de ce nouveau monde moderne auront des répercussions majeures sur toute la famille…

Les avis de la bande :

 

Le cinéaste britannique de gauche poursuit d’arrache-pied, à 82 ans, son examen des classes populaires sous l’angle de la condition sociale abaissant les individus et les enchaînant au travail, quitte à faire exploser la cellule familiale. Plus que jamais attentif à des descriptions précises du porte-monnaie de ses protagonistes, de leurs métiers et de leurs tâches dans un rapport quasi documentaire, le cinéaste traque principalement l’humanité de ses héros comme s’il s’agissait de l’unique clé en leur possession pour espérer tenir dans leur lutte abrutissante de survie. Avec une attention infinie et jamais caricaturale, Ken Loach dépeint ainsi chacun de ses personnages – toutes générations confondues – et sa foi est si concrète en eux-mêmes qu’il laisse le spectateur groggy, la boule au ventre, bouleversé par sa douche d’authenticité.

Olivier Bombarda 

 

Sur la base d’une ligne narrative simple et limpide, Ken Loach et son fidèle scénariste Paul Laverty donnent chair à des personnages d’une grande profondeur et les plongent dans l’enfer d’un monde moderne aliénant, où même les plus courageux ne peuvent pas s’en sortir. Ce film hautement social et engagé, tout en nuances, est aussi une ode à la bonté, et un très beau film sur la famille. Tout sonne juste, des situations aux dialogues, en passant par le casting impeccable et brillamment dirigé. On ressort de cette chronique de la survie au quotidien les larmes aux yeux et l’estomac noué. L’un des grands temps forts de ce début de festival.

Anne-Claire Cieutat 

 

À quatre-vingt-deux ans, et avec cinquante-cinq ans de réalisation et deux Palmes d’or au compteur, le vétéran Ken Loach n’a rien perdu de sa force de frappe. Il persiste et signe une nouvelle ode à l’humanité. Il malaxe le terreau existentiel et l’étau social écrasant pour composer le portrait d’un quatuor familial déchirant. Creusant encore davantage l’émotion brute, il désosse celle qui en avait touché bon nombre avec Moi, Daniel Blake, et atteint la quintessence de l’âme de tous les protagonistes composant sa galaxie, Raining Stones, Lady Bird et Sweet Sixteen en tête. La lutte quotidienne, les contradictions fatales, l’amour viscéral, la complexe résilience quand on tente avec ses tripes de ne pas sombrer, tout est là. Jusqu’à l’obstination ultime, sans fin. Qui laisse le souffle coupé.

Olivier Pélisson 

 

Nette impression, devant le très beau Sorry, We Missed You, que Ken Loach se « eastwoodise » : en soliste parfaitement rodé, le vieux maître n’a plus aucun besoin de faire l’étalage d’une quelconque virtuosité, mais préfère se contenter de travailler paisiblement les deux ou trois notes de ses obsessions jusqu’à en extraire toute leur harmonie mélodique, quitte à leur sacrifier une efficacité narrative et émotionnelle plus séduisante. Si l’on accepte avec affection cette nonchalance apparente du récit chez Eastwood dans ses derniers films, qui cache en réalité une épure radicale de la mise en scène, de celle qui permet à un artiste redevenu artisan de ne plus faire qu’en un plan ce qu’il faisait autrefois en cinq ou six, alors il n’y a aucune raison de ne pas chérir et reconnaître à sa très haute valeur celle de Ken Loach, qui finit par aboutir à une fin transperçante de noirceur en un minimum d’effets. Ce n’est d’ailleurs certainement pas un hasard si la profession de foi du Earl Jones de La Mule pourrait être, au mot près, celle de Ricky Turner dans cet autre film-testament qu’est Sorry, We Missed You : « Just drive ».

Emmanuel Raspiengeas 

 

La colère politique de Ken Loach est admirable : elle entretient sa filmographie conséquente de grand maître du constat social qu’un contrat social délité par le libéralisme asservit le peuple. Dans le même élan vital, cette colère engage un cinéma au langage en évolution. Non pas que le réalisateur britannique de 82 ans soit devenu un artiste expérimental (il n’est pas un Godard chercheur de nouvelles images), mais il assèche ses récits pour atteindre une simplicité radicale, dont témoigne admirablement Sorry, We Missed You. Ainsi, tout y fait sens :  tout y est essentiel et substantiel. Aucune scène, aucun dialogue, aucun personnage de Sorry, We Missed you, histoire d’un couple de travailleurs pauvres de Newcastle et de leurs enfants – lui chauffeur-livreur à son compte, elle aide à domicile – n’est dispensable à ce récit au réalisme attentif et méticuleux. Ce geste aride d’observation de la misère sociale, du déclassement de la classe moyenne et des effets délétères des lois inhumaines du marché, met en scène son propos avec une intelligence aiguë prodigieuse.
Sorry, We Missed You est un survival : comment survivre à la loi du plus fort de l’économie de marché ? En son centre : une famille. Ken Loach parle des gens. Des petites gens. Des travailleurs pauvres, des salauds de patron, des vieux qui ne vont pas bien, des handicapés qui n’en peuvent plus, des hôpitaux qui sont débordés, des gamins qui ont encore des rêves, des couples qui essaient de durer, de la solidarité qui fait tenir tout le monde debout, des matchs de foot qui déchaînent des passions.En ces gens, nous nous reconnaissons et nous reconnaissons notre monde. Sorry, We Missed You se regarde avec une familiarité empathique et Ken Loach nous bouleverse.

Jo Fishley