Au panthéon des déclarations d’amour #1

Le Quai des brumes de Marcel Carné (1938)

Dix mots d’amour mythifiés

« T’as d’beaux yeux, tu sais ! », lance Jean Gabin à Michèle Morgan, tous deux dans la pénombre, à l’écart d’une fête foraine, dans Le Quai des brumes de Marcel Carné, en 1938. L’acteur dit son texte en très gros plan, les yeux fixés sur ceux de sa partenaire, d’un air un peu dominateur. Dans le contrechamp, la jeune fille, sous le charme, lui répond d’une manière à la fois passionnée et respectueuse : « Embrassez-moi ». Ce que Gabin s’empresse de faire, et le génie de Prévert fait le reste : Morgan soudain fait fi du respect et passe au tutoiement : « Embrasse-moi encore ! », et la magie opère.

Les six premiers mots deviendront culte à la suite des multiples diffusions télévisées du film, à partir des années soixante. Peu de spectateurs savent que dans le scénario original, adapté du roman de Pierre Mac Orlan (où ne figure pas l’échange), le dialogue était différent. Gabin et Morgan achevaient de dîner dans un estaminet. L’actrice se levait pour aller donner à manger au chien de Gabin. Elle se baissait et soulevait un peu sa robe, découvrant ses jambes. Gabin devait lui dire à son retour : « Tu as de jolies jambes, tu sais ! » Ce à quoi Morgan répliquait : « Je suis contente si je te plais. Embrasse-moi ! » C’est pendant le tournage que Jacques Prévert, auteur de l’adaptation et des dialogues, eut l’idée, approuvée par Carné, de transformer ce dialogue, d’une grande banalité érotique, en l’une des plus belles déclarations d’amour jamais filmées.

Michel Cieutat

 

Coup de foudre à Notting Hill de Roger Michell (1999)

La déclaration la plus simple

La plus célèbre actrice d’Hollywood (Julia Roberts, plus Julia Roberts que jamais, même si elle s’appelle Anna Scott) est tombée amoureuse d’un petit libraire british anonyme (bon, d’accord, c’est Hugh Grant). C’est Cendrillon à l’envers, sans la pantoufle de vair ! D’ailleurs, quand elle revient chercher son prince charmant, elle porte des tongs en plastique bleu. La déclaration est hésitante : elle resterait à Londres après son tournage et ils pourraient se voir ? Mais il décline, trop compliqué, la célébrité, tout ça… Alors les larmes lui montent aux yeux (et aux nôtres) lorsqu’elle murmure la simple évidence : qu’elle est aussi juste une fille… Mélange sucré salé (intermède du vendeur de la librairie) et timing impeccable. Un bijou !

Isabelle Danel

Johnny Guitar de Nicholas Ray (1955 / ressort ce 14 février en copie restaurée) 

La plus belle (re)déclaration d’amour

Vienna et Johnny. Ces deux-là se sont aimés cinq ans auparavant. Lorsqu’ils se retrouvent, elle n’est plus entraîneuse mais propriétaire de saloon, et il a troqué ses revolvers contre une guitare. Mais toujours ce frémissement quand ils se regardent…

Comment l’accepter, se le dire à soi-même et à l’autre ? Il lui demande de mentir : dis-moi que toutes ces années tu m’as attendu… Dis-moi que tu serais morte si je n’étais pas revenu… Dis-moi que tu m’aimes toujours, comme je t’aime… Ces mensonges disent la vérité, alors celle-ci surgit… Et la magie des acteurs, Joan Crawford et Sterling Hayden, la flamboyance des couleurs (sa robe violette, son rouge à lèvres carmin, la blondeur de l’homme habillé en camaïeu de beiges et de bruns), l’élégance du regard de Nicholas Ray et la mélancolie de la musique signée Victor Young en font une scène parfaite, unique, déchirante et sublime.

Isabelle Danel

 

Raison et sentiments de Ang Lee (1995)

Extrême courtoisie

On n’a pas fait mieux dans l’amour courtois que Jane Austen. Et si certains préfèrent les boomers crachant les décibels, la délicatesse des aventures d’Edward et Elinor, à côté de celles de Marianne et du Colonel Brandon, ont de quoi briser, puis réchauffer les cœurs.

Ils hésitent, ils ne parlent pas mais oscillent visiblement sur le bord de leurs chaises, et quand ils osent enfin se dire qu’ils s’aiment, c’est en utilisant tous les détournements, ellipses, euphémismes et litotes que leur permettent les mots. Impossible de ne pas craquer, de ne pas adorer ces personnages, leurs sensibilités et leurs amours, si parfaitement mis en scène par Ang Lee, parce qu’il fallait bien toute l’intelligence du cœur asiatique pour traduire au mieux l’Angleterre prévictorienne et les questionnements si modernes de ces héroïnes.

Fadette Drouard

Elle et lui de Leo McCarey (1957)

À mots couverts  

Parce que les plus belles déclarations d’amour sont celles qui se lisent entre les lignes. Dans un regard dérobé, un silence, dans une phrase commencée par l’un et que l’autre finit, dans une main qui effleure, dans un dos-à-dos au restaurant… Pour tous ces évitements, détours, pour ces contretemps, ces caprices du destin, et pour l’évidence d’un amour d’envergure qui éclate à l’image, alors qu’il ne se formule jamais à haute et intelligible voix, Elle et lui de Leo McCarey est sans doute le plus beau film d’amour qui soit (à ce jour).

Anne-Claire Cieutat

 

Love Actually de Richard Curtis (2003)

LA déclaration

La scène : Mark, le meilleur ami de Peter, décide, le soir de Noël, d’avouer à Juliet, la femme de ce dernier, qu’il l’aime, gratuitement, sans attendre de réponse. Il sonne à la porte, demande à Juliet de dire que c’est la chorale de Noël pour que Peter ne se doute de rien… Il lui déclare sa flamme sans paroles, sur fond de musique sirupeuse, en lui montrant des pancartes rédigées au marqueur.

Let me say/Without hope or agenda/Just because it’s Christmas/and Christmas you say the truth/to me you are perfect

Comment réagit Juliet ?

Elle le regarde avec tendresse, lui souhaite un joyeux Noël, le regarde partir dans la neige… et le suit pour l’embrasser sur la bouche avant de rentrer retrouver Peter. Il s’en va en disant : « Ça suffit maintenant. » Fin de l’histoire.

Pourquoi on fond ?

Parce que Mark est l’incarnation de l’amour inconditionnel ; il aime Juliet comme l’aime Roméo, sans pouvoir vivre leur amour au grand jour. Sans pouvoir être payé de retour. Aimer, c’est donner la liberté à quelqu’un d’exister et d’être heureux, même si ça doit être sans nous. Alors, comment une douleur peut-elle être transcendée ? Mark a tranché, en révélant à la femme qu’il aime ses sentiments. L’amour véritable considère l’être aimé comme égal et libre, dit Edgar Morin. Maintenant qu’elle sait, il peut décider de la laisser vivre sa vie…

Claire Steinlen

 

 

 

Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau (1990)

Un baiser s’il vous plaît

La nuit frissonne. Le vent agite les feuillages. Un orage s’annonce, grondant au loin. À tâtons, Cyrano se glisse furtivement. Il cherche l’oreille de Roxanne, longue silhouette blanche à son balcon. Elle ne le voit pas. Elle entend juste sa voix. Cyrano n’est qu’une ombre, elle une clarté. Dans la nuit, Cyrano ose enfin être lui-même. Il parle, il est lui-même, mais il parle pour un autre, il parle pour cet imbécile de Christian de Neuville, dont la beauté apparaît aux yeux de la belle Roxanne, trouant l’obscurité. Dans la nuit, caché, Cyrano se prête au mensonge du truchement, et d’une voix douce, fait à sa cousine Roxanne la plus belle déclaration d’amour qui soit. Il dit : « Je vous aime, j’étouffe, je t’aime, je suis fou, je n’en peux plus, c’est trop ». Roxanne/Anne Brochet croit entendre Neuville/ Vincent Perez, mais c’est Cyrano/Gérard Depardieu, qui dit ce grand amour à voix chuchotée. Cyrano n’a plus la laideur d’un visage au nez péninsulaire, incongru dans ce visage si doux, il est vibrant, flamboyant, tragique, il a la beauté d’un poète triste et sublime qui recouvre son indicible chagrin de bête blessée des plus beaux mots d’amour.

Jo Fishley