Les Fantômes d’Ismaël

Antidote à la mélancolie ou L’art du contrepoint

Une femme disparue depuis 21 ans refait surface et bouleverse la vie de son mari et de sa nouvelle compagne. Dans Les Fantômes d’Ismaël, film-somme d’Arnaud Desplechin, qui donnera le coup d’envoi du Festival de Cannes et sortira le 17 mai au cinéma. Indispensable.

« Il y a, dans la dissimulation et dans l’absence, une force étrange qui conduit l’esprit à se tourner vers l’inaccessible ». À bien des égards, ces mots extraits du très perspicace ouvrage de Jean Starobinsky L’œil vivant font écho à ce qui semble animer le dernier et brillant opus d’Arnaud Desplechin, Les Fantômes d’Ismaël.
Dans ce film porté par la fougue, se croisent des vivants et des morts. Ici Ismaël, un réalisateur psychiquement agité (Mathieu Amalric), qui tente de nourrir une fiction de cinéma inspirée du parcours diplomatique de son frère, Ivan (Louis Garrel). Son ami cinéaste, Bloom (László Szabó), inconsolable depuis la disparition de sa fille, Carlotta (Marion Cotillard), projette en boucle, sur un écran domestique, des diapositives d’elle enfant. Voici aussi Sylvia (Charlotte Gainsbourg), astrophysicienne, qui partage la vie d’Ismaël, qu’elle aime d’une infinie douceur.
Un beau jour, comme sortie des flots marins, Carlotta refait surface. Elle, dont chacun avait plus ou moins fait le deuil, s’incarne à nouveau et se présente au regard des siens. Quel vertige ! Dans une scène en bord de mer, d’une très belle sobriété (contrastant avec le caractère quasi baroque de l’ensemble), elle viendra tendre la main à Sylvia et tentera de réinvestir la vie et le territoire de son mari, Ismaël.

Un mouvement de balancier incessant – façon pendule – traverse ainsi ce film où des forces contraires se font écho – de l’hyper-violence à la douceur, aller et retour (beau travail sur la bande originale du film signée Grégoire Hetzel). Un élan vital, une pulsation, le sac et le ressac nourrissent sa cadence. Les êtres de chair y valsent avec les fantômes, et il est peu dire que ces derniers sont légion ! On aura ainsi plaisir à retrouver les personnages des films passés du cinéaste, comme on sourira à la présence délicate des maîtres Shakespeare, Lacan, Bergman, Hitchcock, Resnais et bien autres.
Tout, dans ce scénario savamment structuré (cosigné par Léa Mysius, Julie Peyr et Arnaud Desplechin), dans ces images rigoureusement pensées (photographiées par Irina Lubtchansky), est signifiant. À commencer par les prénoms des personnages (lire notre entretien avec Arnaud Desplechin). Ainsi Les Fantômes d’Ismaël se déploie-t-il à la manière d’un jeu de piste hautement ludique – on frise le jubilatoire ! – pour qui voudrait s’amuser à démêler les fils de cet écheveau amoureux. En y cherchant bien, il y en a pour tous les goûts, y compris pour les exégètes de la mythologie grecque, de la Bible, de la Torah ou du Coran !

Sous le vernis de l’érudition se cache une matière vivace, un organisme palpitant. C’est lui qui émeut, dès lors qu’on parvient à en percevoir les vibrations infimes. Les Fantômes d’Ismaël serait-il le film le plus « in love » de son auteur ? Les femmes y sont reines (bien moins en proie à leurs émotions que les hommes qui perdent franchement les pédales), belles et désirables. Marion Cotillard et Charlotte Gainsbourg apportent leur aura, la maîtrise de leur art, leur précision, leur mystérieuse présence, leur audace (toutes deux ont le goût des extrêmes). Elles sont sublimes, l’une et l’autre, regardées, admirées (sans idolâtrie) par Arnaud Desplechin et son équipe technique. En somme, leur jeu sonne juste (on notera qu’aucune ne hausse le ton dans ce film pourtant bruyant). Quelle est vivifiante la scène où Carlotta/Cotillard danse sur du Bob Dylan, sous le regard attentif et charmé de Charlotte Gainsbourg, dont le visage est filmé comme un ciel changeant ! Dans cette séquence, les corps et les regards conversent : c’est un moment de pur cinéma. Et dans le sillage de leurs gestes à chacune, se profilent, fantômes de cinéma narguant notre inconscient, les personnages qu’elles incarnèrent, naguère. On s’amuse, dès lors, à jongler mentalement avec leur iconographie respective. À se souvenir, par exemple, de la silhouette brutalement réduite de moitié de Marion Cotillard dans le très impactant De rouille et d’os de Jacques Audiard, ici restituée en intégrité dans une très belle scène d’amour où elle apparaît nue, de pied en cap, simple, charnelle, ravissante. À se souvenir, aussi, de Charlotte Gainsbourg dans le traumatisant Melancholia de Lars von Trier. Et à apprécier ces contrepoints véritables.

Certains films se répondraient-il, volontairement ou non, à quelques années d’intervalle – façon gifle magistrale à rebours ? Les Fantômes d’Ismaël, traversé par l’eau vive, exulte, déclare son amour à la fiction, au cinéma, à l’art, à la vie. Il nous invite à rejoindre notre axe, à vivre en phase avec le moment présent. Il tord ainsi le cou aux esprits chagrins, et fait la nique aux névroses diaboliques. Pour peu qu’on soit suffisamment en forme pour le recevoir (Les Fantômes d’Ismaël n’est pas un film reposant !), il incite au mouvement, à la marche, et croit en l’amour vrai et possible. Car, oui, Desplechin peut aussi être sentimental. Son film est une source d’alacrité. Il lui va bien au teint.

Suggestions pour l’après-séance :

– Lire Le Pouvoir du moment présent d’Eckhart Tolle.
– Voir Le Fleuve de Renoir pour retrouver le calme et se reposer le bulbe ! Pour les couleurs, la douceur aquatique, la joie et l’Inde dont il est aussi question dans Les Fantômes d’Ismaël. (cf. Bande à part n°28, numéro spécial « Films qui rendent heureux »).
– Ecoutez Remèdes à la mélancolie d’Eva Bester sur France Inter, tous les dimanches de 10h à 11h.