Sur la lagune des femmes en diadèmes, paillettes et robe longue attendent le vaporetto. Sortie de ciné ? Non, enterrement de vie de jeune-fille…
Et si le meilleur film vu ici jusqu’à présent était une série ? Les quatre premiers épisodes d’Un prophète, adaptation du long-métrage de Jacques Audiard par Abdel Raouf Dafri et Nicolas Peufaillit, présentés hors compétition, sont emballants. Ça parle d’aujourd’hui, à Marseille, après l’écroulement des immeubles vétustes faisant huit morts dans le quartier de Noailles. Magouilles électorales et immobilières, deals de drogue à foison. Un homme d’affaire maghrébin accepte de faire fusible pour la mairie et purge sa peine à la prison des Baumettes tandis qu’un jeune garçon noir, arrêté pour avoir fait la mule sans vouloir donner ses commanditaires, fait l’apprentissage de la vie de prisonnier, des alliances bonnes ou mauvaises qu’il faut sceller, des liens létaux ou pas qu’il faut nouer. L’écriture des personnages est remarquable, développant plusieurs lignes complexe, des poupées russes de vengeance dans la vengeance, trahison dans la trahison. Et survie dans la survie. C’est prenant, surprenant, sans temps morts et les quatre premiers épisodes mis bout à bout, la durée de 211 minutes ne se fait guère sentir… Alors que les 2 heures 29 de Frankenstein de Guillermo del Toro, si !
Cependant, cet énième remake adapté du roman épistolaire de Marie Shelley (oui, faute professionnelle, entre les Retour de… et les Frankenstein contre… j’ai renoncé à compter !) est séduisant à plusieurs égards. Parmi ses prédécesseurs, citons l’indétrônable version (pourtant très simplifiée) de James Whale avec Boris Karloff en 1931, celle (plus proche du roman mais décevante) de Kenneth Branagh en 1994 avec Robert de Niro en créature, et l’inénarrable parodie Frankenstein Junior de Mel Brooks avec Peter Boyle. Mais le mythe prométhéen se baladant partout et donnant naissance à toute une kyrielle de fictions inspirées de (avec Edward aux mains d’argent de Tim Burton trônant en son sommet), l’impression de déjà-vu est tenace. On reconnaît à Guillermo Del Toro (Le Labyrinthe de Pan, La Forme de l’eau) un indéniable savoir-faire et la fidélité à ses thèmes lui confère une totale légitimité pour s’attaquer à ce mythe. Encore faut-il le renouveler… Sinon, à quoi bon ? Après une heure d’exposition sur la banquise et de récit, somme toute, convenu où l’on aimerait ressentir un peu plus la fièvre très expansive d’Oscar Isaac en Victor Frankenstein, des moments de grâce affleurent avec l’arrivée du personnage d’Elizabeth (étonnante Mia Goth) et surtout ses premières rencontres avec le monstre. Puis, lorsque ce dernier, caché chez des fermiers, les aide à leur insu tout en s’éduquant en cachette avant de passer des heures à lire et discuter avec le patriarche aveugle, l’émotion est là. En créature, le très joli Jacob Elordi (Euphoria, Priscilla) est, bien sûr méconnaissable, c’est le moins qu’il puisse faire. Mais son talent, occulté jusque-là par son apparence, éclate ici ; il parvient à distiller l’humanité de la créature comme autant de rais de lumière à travers les interstices d’un mur de colère. Et c’est beau. Ajoutons que sur un écran de télévision ou d’ordinateur, le rendu sera forcément moins spectaculaire, mais, Netflix oblige, le film n’éclaboussera pas les salles françaises et, à peine le temps de quelques semaines, sera visible au cinéma dans certains pays à commencer par les États-Unis en vue de la course aux Oscars. Business is business, gli affari sono affari.
Le tapis rouge continue de scintiller de nuées d’étoiles. Émeute pour Julia Roberts venue présenter hors compétition After the Hunt de Luca Guadagnino aux côtés de Andrew Garfield et Chloë Sevigny… Pas vu, désolée. Conflit d’agenda avec un film en lice, damned, on ne saurait être partout ! Cris pour Mads Mikkelsen, également hors compétition avec The Last Viking d’Anders Thomas Jensen, oubliable comédie noire sur un voleur sorti de prison tentant de récupérer le magot qu’il a fait cacher par son frère, attardé mental qui présentement se prend pour John Lennon (Mikkelsen, donc, enlaidi à souhait… décidément c’est une manie cette année). Oui, je sais : sur le papier vous voulez absolument voir ce film. C’est bien le problème…
Première entrée française et première femme en compétition, Valérie Donzelli (La guerre est déclarée, L’amour et les forêts) présentait À pied d’œuvre avec Bastien Bouillon et Virginie Ledoyen. Adapté du roman de Franck Courtès, qui raconte l’abandon d’une carrière de photographe célèbre pour celle d’écrivain prometteur, puis de moins en moins enclin à transformer l’essai. C’est donc un voyage très intérieur (ici endossé par une voix off) au pays du renoncement et de la pauvreté, Paul (Bastion Bouillon, impeccable) sacrifie son appartement pour un studio mal chauffé en sous-sol (hommage, au passage, à François Truffaut et L’homme qui aimait les femmes) et devient homme à tout faire et chauffeur Uber. Délicat, ce regard sur une passion qui, aux yeux de certains passe pour une déchéance sociale, est nourri de détails justes et habité par des comédiens qui disent beaucoup avec une remarquable économie de moyen tels André Marcon ou Claude Perron. Malgré quelques choix de montage étranges, c’est une belle réussite ; son humilité et sa simplicité lui conférant, peut-être à tort, un aspect mineur.
Également social et sociétal No Other Choice de Park Chan-wook est dédié à Costa-Gavras. C’est bien normal puisqu’il s’agit d’une adaptation du roman de William Westlake, The Ax dont le réalisateur de Z. avait déjà signé sa version il y a vingt ans : Le Couperet avec José Garcia. Soit un père de famille comblé, travaillant pour une grosse entreprise de fabrication de papier, qui se voit soudain licencié et cherche du travail. Pour être sûr d’en trouver, il sélectionne ses concurrents sur le marché et décide de les éliminer. L’universalité du propos, le rapport au travail, la perte du statut social, tout cela se mélange à un thriller très noir, immoral, violent, qui vire (un peu trop) au grand-guignol par moments. Mais l’absurdité du monde du travail est ici dépeinte dans toute son horreur criante. Et le réalisateur de Old Boy nous propose d’en rire pour ne pas en pleurer. Pas d’autre choix, là non plus.
Isabelle Danel