Mostra de Venise #2

Stars et calicots

Et puis, la tension est montée d’un coup malgré les gouttes de pluie intermittentes (du spectacle).

Alors que des banderoles « Stop Genocide » et « Free Gaza » se sont invitées un temps aux abords du tapis rouge ce mercredi, la présentation en ouverture (et en compétition) de La Grazia, onzième long-métrage de l’italien Paolo Sorrentino, a fait crépiter les flashs. Non seulement à l’arrivée du casting composé de Toni Servillo et Anna Ferzetti, mais aussi des jurys et de leurs présidents, Alexander Payne pour la compétition, Julia Ducournau pour la section Orrizonti. Et puis, il y eut les apparitions remarquées de femmes remarquables : Cate Blanchett en somptueux décolleté profond, Tilda Swinton en corsage blanc sur longue jupe noire ou Zao Tao en violet distingué. Ça, c’est du tapis rouge ! Du moins ce que le festivalier occupé à faire la queue vers une autre salle pouvait en apercevoir sur l’écran géant. De loin, on entendait les clameurs de la foule devant la Salla Grande et ses multiples lampions, c’était étrange et un peu inquiétant, cette liesse à l’aveuglette.

Habitué de la Mostra de Venise (comme du Festival de Cannes d’ailleurs), et récipiendaire pour La Main de Dieu (produit par Netflix) d’un Lion d’Argent en 2021, Paolo Sorrentino, adulé en Italie et oscarisé à Hollywood est plus chahuté dans nos contrées (Parthenope, pour ne citer que cet éprouvant ratage). La Grazia s’avère une bonne surprise et un film d’ouverture tout à fait satisfaisant, avec, dans la peau d’un Président (fictif) de la République italienne à six mois de la fin de son mandat, l’éternel Toni Servillo qui passe pour la neuvième fois devant la caméra du réalisateur transalpin depuis L’Uomo in piu / L’Homme en plus (2001). Réflexion parfois un peu appuyée sur la vieillesse, la solitude et l’illusion du pouvoir, le film est plus sobre qu’à l’accoutumée – débarrassé du mouvement et du bruit perpétuels de La Grande Bellezza (2013) -, au diapason de son personnage principal. Ce veuf inconsolable, hanté par l’aveu que sa femme lui fit d’une aventure fugace avec l’un de ses amis proches, se met à tous les soupçonner désormais. Juriste érudit et inflexible, Mariano De Santis n’a que peu de tâches à accomplir dans le cadre de sa charge finissante : il doit statuer sur une loi concernant l’euthanasie que réprouve le pape et accorder la grâce présidentielle à un ou une prisonnier(e) condamné(e) pour meurtre. Il y a des moments hilarants, dus à la tonitruante Milvia Marigliano en Coco Valori qui se présente elle-même comme une « caricature de critique d’art », et des instants de cinéma grandioses comme, lorsqu’au ralenti, une pluie torrentielle et un vent violent s’abattent sur la cacochyme président portugais en visite, faisant ainsi miroiter à son homologue transalpin son avenir prochain et sa « chute » imminente. E poï ? Et puis rien, une certaine élégance surnage de ce récit somme toute très privé de la chose publique.

De Bugonia, réalisé par Yorgos Lanthimos (Poor Thing, Kind of Kindness), on retiendra le crane d’Emma Stone rasé en direct live par l’un de ses ravisseurs : elle y tient le rôle d’une PDG en stilettos d’une grosse boîte pharmaceutique, enlevée par deux neuneus conspirationnistes (Jesse Plemmons et Aïdan Delbis) persuadés qu’elle est une extra-terrestre venue détruire les humains. Efficace, plaisant parfois, le film affiche un discours de bon aloi sur la nature en péril. Mais, désagréable souvent, il déploie sa méchanceté et sa violence avec emphase, et tape sur tout et tout le monde. Le titre, non élucidé dans le long-métrage, relève, après vérification, d’un rituel sacrificiel grec. Tout s’explique !

Quant à Laszlo Nemes, révélation absolue du Festival de Cannes il y a dix ans avec Le Fils de Saul, force est de constater que la suite (Sunset en 2018 et Orphan, présenté ici) ne suit pas. Les premières images sont prodigieuses : nous sommes après la Deuxième Guerre mondiale en Hongrie, une mère vient chercher son fils dans un orphelinat. Le gamin est planqué dans un trou de verdure, deux femmes le regardent, en quelques mots tout est dit – la confusion, la peur -, et le grain de l’image provoque l’émotion immédiate. Et puis, un classicisme certain s’empare du récit de cet enfant que l’on voit grandir dans la rage et l’attente de son père. On n’est pas contre, mais pas complètement avec non plus, comme si l’âpreté et la cruauté du film n’étaient que volontarisme. Bojtorjan Barabas ne convainc pas dans le rôle omniprésent de cet orphelin, mais possible prix d’interprétation pour Andrea Waskovics qui joue avec délicatesse sa mère, tandis que notre Grégory Gadebois national campe un boucher hongrois tout en grognements bestiaux.

Ici, les stars italiennes sont molto gentile, elles se mêlent à la foule sans être contraintes derrière des barrières comme Valeria Golino sortant de la projection aux Giornate degli Autori de La Gioia, deuxième long-métrage de Nicolangelo Gelormini et signant autographes sur autographes ; ou l’actrice Anna Ferzetti et l’acteur Pierfrancesco Favino, couple dans la vie (Incredibile ! Je viens de l’apprendre, mais ce n’est, paraît-il, pas du tout un scoop !) assistant à la projection de Jay Kelly, jeudi matin et souriant aimablement aux téléphones de jeunes femmes venues (avec leur consentement) poser une fesse sur l’accoudoir entre eux.

L'équipe de Jay Kelly avec George Clooney (au centre) - L'équipe de La Gazia de Paolo Sorrentino - Photo : Laurent Koffel pour BANDE À PART

N’étant pas à une contradiction près, j’avoue humblement ce jour que, malgré ce que j’écrivais dans ma chronique #1, il n’est pas bien grave que Jay Kelly, film Netflix, reste sur la plateforme. Mais nous avons eu, en cette 82e Mostra, le privilège de voir sur grand écran à quel point George Clooney est toujours magnifique et très bon acteur. Quoiqu’il en soit ce périple dans la vie de Jay Kelly, star hollywoodienne de cinéma (autocentrée, cela va sans dire) faisant le point sur ses réussites et ses ratages est sympathique, souvent drôle, mais sans surprise.

Heureusement, hors compétition, la documentariste Laura Poitras (Oscar pour Citizenfour en 2015) revient sur la lagune auréolée de son Lion d’Or en 2022 pour Toute la beauté et le sang versé. Après l’artiste Nan Goldin, elle se consacre dans Cover-Up, coréalisé avec Mark Obenhaus, à la figure du journaliste d’investigation Sy (Seymour) Hersch qui dévoila dans sa carrière maints scandales américains : des assassinats de civils au Vietnam aux tortures des prisonniers dans la prison d’Abou Ghraib en Irak en passant par les implications de la CIA dans des surveillances de citoyens américains… Cet homme de 88 ans, ce combattant de la vérité, ce juste, est le plus beau personnage que l’on ait vu sur un écran depuis le début de ce festival. C’est déjà ça.

Isabelle Danel