Petite Fille

La métamorphose du papillon

Une année durant, Sébastien Lifshitz a filmé la famille de Sasha, 7 ans, née garçon et qui se vit fille. Un documentaire bouleversant sur un combat.

Aux premiers plans, une petite fille, après avoir enfilé une robe de princesse à paillettes, teste devant son miroir diverses coiffures, serre-tête, chapeaux, qu’elle ôte chaque fois en susurrant : « Peut-être »… Conte de fée inaugural, qui se mue en conte de Noël avec la même petite fille, écharpe rose, bonnet cloche gris, bottes et parka, jouant sous la neige avec toute sa famille : sa mère, son père, sa très grande sœur, et ses deux frères.

La troisième séquence nous plonge dans le réel de la famille de Sasha. La mère, Karine, se confie au médecin de famille : « Sasha, depuis longtemps, se sent… Sasha se sent pas… Sasha EST une petite fille… dans un corps de garçon. (…) Au départ, Sasha me disait : « Quand je serai grand, je serai une fille. »  (…) Au tout début, quand il avait deux ans et demi – trois ans… » Les larmes lui montent aux yeux, la voix se brise.

Petite Fille de Sébastien Lifshitz. Copyright Arte.

Ce parcours qu’a fait Karine avec Sasha durant toutes ces années, le temps qu’elle a mis à comprendre (« Mais non, Sasha… ») et accepter (ni caprice, ni passade), à nommer (« dysphorie de genre »), à se culpabiliser (« je voulais une petite fille »), tout cet « avant du film », Petite Fille le contient, le porte et le projette sur l’écran. Il s’insinue dans le présent du film. Comment envisager l’avenir ? Comment accompagner et aider son enfant ? Entre moments de jeux enfantins, gestes du quotidien, visites à l’hôpital et confessions face caméra des membres de la famille, tout doucement, la caméra de Lifshitz avance. Avec cette mère, sa tendresse et ses craintes, ses doutes et son amour pour Sasha, sa volonté de l’aider à « avoir la vie qu’elle veut », sa certitude que ce sera dur. Très dur. Parce que ça l’est déjà. Elle chemine avec ce couple mère-fille, saisit au quotidien le lien, ce pacte étrange et qui parfois dérange (est-ce la bonne méthode ? L’aspect irréversible de certaines discussions médicales fait peur)…

Si l’on voit Sasha au cours de danse, en collant sans pied et t-shirt au milieu de petites filles en justaucorps rose dragée, jamais on ne la verra à l’école, l’institution éducative ayant décliné la participation au film et les invitations à rencontrer même le médecin de Sasha. Mais l’école, à un moment, accédera aux requêtes réitérées pour que soient entendues les demandes de l’enfant et de ses parents.

Petite Fille de Sébastien Lifshitz. Copyright Arte.

Comme dans la plupart de ses documentaires (des Invisibles à Adolescentes en passant par Bambi et Les Vie de Thérèse), Lifshitz regarde la différence, capte l’intime de la transformation, le passage, la métamorphose. Le film épouse un combat, des batailles gagnées, d’autres encore à venir. Nombreuses et si effrayantes. Mais surtout, il capte chez Sasha, qui aime tant le motif du papillon qu’elle en a décoré sa chambre et les arbore sur ses robes, quelque chose d’un mouvement ascendant. Sasha grandit. Et Sasha s’ouvre et s’affirme à mesure que le temps passe. À la fin, des ailes roses dans le dos, elle fait tournoyer sa jupe, et ses arabesques sont si gracieuses qu’on jurerait qu’elle s’envole…