Les ricochets : Nakache, frère et sœur

Lettre à Leïla Bekhti (part 2)

Westerns truffaldiens (suite)

 

Je m’explique (donc) : 

– Dans les deux films, il est question de RÉCONCILIATION. J’écris les mots en lettres capitales parce qu’ils sont tellement porteurs d’espérance ! Le monde en a tant besoin… Sans réconciliation, point de salut ! La clé de la survie de notre espèce passe par là ; le climat en berne y est lié, of course, puisque « tout fait un », comme dirait Alejandro Jodorowsky, n’est-ce pas ? (cf. les sujets consacrés à ce grand monsieur sur BANDE À PART.fr). 

– J’aimerais qu’ensemble, ils me parlent de leur enfance, de la façon dont le 7e Art s’est faufilé dans leur existence à tous deux, au point de vouloir fabriquer du cinéma. Se souviennent-ils des premiers films qu’ils ont vus et des émotions qu’ils ont suscitées en eux ?

– Que pensent-ils, l’un et l’autre, de la notion de présence au cinéma ? Et de celle de la grâce, ce grand mystère ? La grâce est une caractéristique de Géraldine, je trouve : elle est gracieuse dans sa gestuelle, dans les traits fins de son visage, dans sa voix…

– Que pensent-ils de la place des femmes dans le cinéma français ? Et de celle des hommes ? Comment définissent-ils l’un et l’autre – et toi aussi – les notions de féminin et de masculin ?

– Dans J’irai où tu iras, quelque chose relie la terre et le ciel, l’incarné et le fantasme, le réel et l’imaginaire. Si je puis me permettre, il manque juste quelques plans sur des mains (je trouve). Sur des mains qui se touchent. Ce n’est pas grave, le film vibre malgré tout (mais il aurait pu vibrer plus fort !). Il y a cette belle idée de la pierre guérisseuse, pleine d’espoir, donnée par une choriste au personnage de Géraldine pour soutenir son père malade. Ce n’est pas n’importe quelle pierre que choisit Géraldine : il s’agit de « l’œil de tigre ». C’est, paraît-il, une pierre d’ancrage, qui relie donc à la terre (question de croyance ?). Son contrepoint, c’est l’oiseau qui s’envole dans la bande son à la fin. Point / contrepoint : c’est musical. Il manque aussi, à mon humble avis, des ritournelles dans la bande sonore. Des notes douces et mélodieuses qui accentueraient l’émotion (déjà présente, bien sûr) en la rendant plus subtile et universelle encore, et qui reviendrait – un thème entêtant, en somme. Je me permets ces remarques en toute bienveillance, et ces mots n’engagent que mon regard et mon écoute, subjectifs, par définition.

Dans Hors normes (venons-y enfin !), j’aime l’idée que cohabitent de manière discrète, mais bien visible, juifs et musulmans. Au cœur de cette galerie de personnages : un autiste. C’est lui qui fait la loi dans ce western qui s’ignore. Il induit le rythme, et Vincent Cassel, dont l’instinct n’a d’égal que le talent, est parfait dans son timing face à cet épatant acteur non professionnel qui découvre le cinématographe (comme auraient dit Robert Bresson et Gérard Blain). C’est le plus beau rôle de Cassel à ce jour, à mes yeux et mes oreilles. Sa voix douce contraste avec son physique charpenté, ce qui lui confère une vraie humanité ; même chose avec la voix de Reda Kateb, qui contient davantage de vibratos masqués, de grain brut, et qui fait du bien aux oreilles des spectateurs – elle est « ronde » comme un paysage d’automne au soleil couchant, pour singer le texte confinant à la perfection de Denis Podalydès, Voix off (édité au Mercure de France en 2008).

Cassel, dans le rôle de Bruno, est séduisant, doux, drôle, élégant, humaniste – féminin, même un peu. Il endosse le costume d’un homme anticonformiste et audacieux, à l’ego bien placé, qui ne revendique rien, mais qui AGIT (Hors normes est aussi un film d’action !). Par voie de conséquence, ce film donne la sensation d’être dans le temps présent, et d’offrir une expérience et ça, c’est un tour de force qui ne peut que faire du bien par les temps qui courent où chacun d’entre nous doit impérativement se rassembler en lui-même avant de pouvoir faire de vraies et belles rencontres – et éventuellement changer le monde…

Ce qui me touche beaucoup aussi dans Hors normes, c’est que tous les comédien.ne.s sont au diapason. Comme si la justesse et l’innocence du formidable Benjamin Lesieur, dans le rôle de Joseph, suscitait l’extrême présence/vigilance/attention/écoute (etc.) de chacun. Ce film sait mobiliser le spectateur et le rendre autant présent qu’attentif, lui aussi. Beau job ! Il aurait largement mérité d’être en compétition à Cannes, mais bon… Pas si grave. Il a eu une belle exposition sur la Croisette et c’est déjà pas mal, n’est-ce pas ?

Hélène Vincent, la toujours formi-double des films du duo Nakache-Toledano. Copyright Carole Bethuel

Plus intéressant encore : il me semble que Hors normes est un beau film sur le timing. Cette notion est centrale dans nos vies. Combien de films sur des gens qui se manquent et ratent le coche (et sa mouche) ? De Elle et lui de Leo Mc Carey à Deux moi de Cédric Klapisch, plus récemment, en passant par The Shop Around the Corner ou même Alice et le maire, qui est encore à l’affiche. On parle aussi de Roméo et Juliette ? C’est la PIRE histoire de l’Histoire des histoires ! Je ne suis pas sûre que la cruauté de son final ait fait du bien par où elle est passée… N’en déplaisent aux amateurs de tragédies.

Pour ma part, je ne m’arrange pas en vieillissant : je n’aime plus que les happy end au cinéma (!) – mais ça, c’est mon affaire. Peut-être parce que le cinéma rend plus supportable le monde violent dans lequel nous évoluons…

Pour en revenir à Hors normes, justement. Que d’espoir ! Il dit que la norme et la marge, les êtres supposés conscients et ceux « différents » peuvent s’accorder. Truffaut avait raison en disant (en substance) que « les films, parfois, sont plus harmonieux que la vie ».

Le reste du casting est vraiment impeccable : la toujours épatante Hélène Vincent (elle est aux antipodes de la séduction et pourtant… quel charme !), le très drôle et sympathique Alban Ivanov (il est aussi à mourir de rire en pion de choc dans La Vie scolaire et parfait en infirmier jovial dans Patients, ne trouves-tu pas ?) ou l’indispensable Catherine Mouchet (soupir…) : tous font mouche (sans faire de jeux de mots à deux roupies !).

Il est tard (ou tôt, c’est selon), je te laisse vaquer à tes occupations, chère Leïla, et espère te revoir bientôt pour une papote. 

Merci d’avoir pris le temps de me lire,

Je t’embrasse,

Anne-Claire

 

NB. Ce texte a été écrit en musique :

  • Bande originale du film Great Expectations de Patrick Doyle (1998). 
  • Bande originale du film Indochine de Patrick Doyle (1992).
  • Bande originale de Drive de Cliff Martinez (2011).

Il a été relu dans le silence.