Rencontre avec Adèle Haenel et Izia Higelin

    Actrices en lutte

    Elles sont les lavandières Françoise et Margot. Adèle Haenel et Izia Higelin se soulèvent dans Un peuple et son roi de Pierre Schoeller. Des filles révolutionnaires.

    Qui sont vos lavandières ?

    Adèle: Elles sont une porte d’entrée dans le milieu populaire de l’époque du XVIIIe siècle. L’histoire populaire a été mise sous le boisseau de la grande histoire officielle, écrite par les bourgeois. On dessine la singularité de ces lavandières, mais en creux, elles rendent visibles ceux dont on ne parle jamais.

    Izia: Ces figures de lavandières sont singulières, mais elles font aussi partie d’un tout qui sert à la Révolution. Elles représentent une ouverture sur le peuple.

    Comment inventer un personnage féminin anonyme dans la grande histoire, avec ses personnages masculins célèbres, comme Marat ou Robespierre ?

    Adèle: Comme il y a peu de traces de la vie populaire de cette époque, notamment de la vie dans les quartiers parisiens, cela peut être difficile de rentrer dedans et cela nécessite de la projection. Et finalement, on vient avec notre énergie et qui on est, car la fiction est nécessaire face au trou de l’histoire.

    Izia : Il s’agit simplement d’incarner une femme qui vit une situation historique. Il s’agit de jouer quelqu’un comme s’il s’agissait de n’importe quel rôle. Il y a de la place pour la fiction, oui, mais Pierre Schoeller a été utile pour nous expliquer les relations sociales de ce temps.

    Izia Higelin dans Un peuple et son roi. Copyright Jérôme Prébois / StudioCanal.
    Comment voyez-vous la marche des femmes, peu connue, qui apparaît comme un mouvement très moderne ?

    Adèle: L’histoire, écrite par une bourgeoisie masculine, a sélectionné les faits et produit un discours qui a passé cette marche sous silence. Et nous, en tant que femmes, qui agissons, avons tendance à penser que ce que l’on fait est nouveau, mais dans toutes les révolutions, les femmes jouent un rôle fondamental.

    Izia: Les orateurs de la Révolution étaient des hommes et quand les femmes de la marche des femmes sont arrivées à l’Assemblée, elles ont choisi un homme pour les représenter! Les femmes pourtant étaient toujours là, pour démonter la Bastille, pour récupérer les blessés, pour tracter, pour aller aux manifestations, etc.

    Comment vous apparaissent les liens de ce peuple et son roi ?

    Adèle: J’ai été étonnée par le rapport au roi. Il n’est pas juste vu comme une force de coercition : le peuple entretient un rapport intime avec lui. À partir du moment où se produit une déchirure entre le peuple et ce représentant divin qu’est le roi, cela débouche sur un questionnement existentiel derrière la question politique. Le peuple se sent un peu orphelin de perdre ce roi dont il a décidé de la mise à mort.

    Izia: Le peuple adorait le roi, profondément. Il était dans une forme de fanatisme.

    Pensez-vous que l'on pourrait se soulever aujourd'hui encore pour un idéal révolutionnaire ?

    Izia: À l’époque, ils crevaient la dalle. Quand on a faim, que l’on est en train de mourir, on est pris d’une force au-delà de soi. Aujourd’hui, il y a des raisons encore de se soulever, mais les gens ont tellement de confort, tellement peur de perdre leurs avantages, que ça n’a pas lieu.

    Adèle: Nous avons des Indignés. On peut critiquer Nuit Debout, et les manifestations en 2016 contre la loi Travail, mais cela a mis du feu dans les têtes. Cet état de contestation et de réflexion existe. Place de la République, à Paris, cela s’inscrivait dans le mouvement des places : place Tahrir, place Taksim, place Puerta del Sol. Une jeunesse s’est mobilisée.

    Le peuple de 1789 était en colère. Quelle est votre colère, à vous ?

    Adèle: Beaucoup de choses me révoltent, comme ce fatalisme de l’ultralibéralisme. On nous fait croire que cela n’est pas politique, que c’est ainsi que le monde doit fonctionner, on nous renvoie au réalisme. La contestation commence par le refus de l’acceptation des termes qui sont posés.

    Izia: On nous fait croire que tout est impossible, que rien ne peut changer, que les choses sont comme ça, intangibles, gravées dans le marbre. Ce qui me désespère, c’est qu’il y a partout des verrous, et qu’il faudrait tous les faire sauter. Je ne sais même plus si la politique a un intérêt. Il faut sans doute faire des actions, simplement, autour de soi.