On se calme et on boit frais

La distance de sécurité

Désaxage

Est-ce une vue de l’esprit ou allons-nous tous dans le mur, tête baissée ? Combien de burn out, de prises de becs, de drames intimes ou choraux faudra-t-il pour que les acteurs du 7ème art français lèvent leur visage de l’écran et se disent que… la vérité est peut-être ailleurs ?

Un léger souci de timing

Voici une hypothèse qui vaut ce qu’elle vaut. Les artistes sont dotés d’une sensibilité certaine. Plus ou moins à fleur de peau, comme tout un chacun. Mais les artistes, les véritables, ont un don particulier : ils sont visionnaires. Autrement dit, ils captent quelque chose de l’air du temps qui advient ou adviendra… peut-être (le doute est notre complice ; l’humilité, notre mère à tous). Hamid, mon frère d’âme, aime à me répéter ceci : « Les idées sont dans les airs, il faut juste les attraper ». Les artistes-visionnaires tendent ainsi le bras, capturent ces idées, et – en alchimistes qui s’ignorent – , savent les faire leurs pour mieux les transformer, les transcender (dans le meilleur des cas) et les livrer (jeter, parfois) en pâture à nos esprits plus ou moins vaillants.

Ces messieurs-dames sont donc souvent (pas toujours, bien sûr) en avance sur leur temps. C’est parfois très subtil, à peine perceptible. Peut-être une histoire de minutes.

Or, le système de production français est à l’image du monde contemporain : il est impatient, et les scénarios sont trop souvent bouclés à la hâte. Résultat ? Les films se retrouvent en production fissa, sans qu’on ait eu le temps de dire ouf, de faire bien reposer la bête et de valider ses intuitions initiales. Autrement dit : l’intervalle de résonnance, pourtant indispensable à respecter, celui qui permet aux idées de faire leur chemin à leur rythme, est négligé.

Puis le film débarque sur les écrans, avec plus ou moins de retentissement. Et quand tout va bien, le spectateur le reçoit.

Or un spectateur, comme tout être humain, est doté de neurones-miroirs.

 

 

Qu’est-ce que les neurones en miroirs ? Explication par le Docteur Griffon, médecin généraliste à Strasbourg.

 

La suite du résonnement est mathématique – mais un peu fumeux aussi, il est vrai. Partons donc sur une hypothèse de travail, une modeste piste de réflexion : si le scénario du film n’a pas assez macéré, il peut être bancal et va, ainsi, mal restituer la belle idée captée « dans les airs ». Ainsi, nous autres spectateurs en faisons les frais, et nous retrouvons face à des images et des sons mal sentis, mal pensés, mal fagotés, qui se nichent gentiment dans notre inconscient, à notre insu. Car le cinéma (cf. lettre ouverte aux apprentis cinéastes de la Sorbonne sur notre site) n’a rien d’innocent, bien au contraire. C’est même une arme redoutable.

Ainsi va la vie : tout le monde crapahute, court trop vite. Beaucoup chutent, même, se vautrent de pied en cap sur le bitume, et se relèvent hagards (quand ils se relèvent).  Rares sont ceux qui parviennent à trouver la juste cadence, à vivre le moment présent, et, ainsi, vertueusement ou « comme par magie » si vous préférez, à trouver leur axe propre. C’est-à-dire à voir et à entendre distinctement, avec discernement, en restant calme et serein, comme le personnage de James Stewart et son compagnon spectral dans Harvey (cf. article sur ce site).

Au risque de me répéter : les artistes ont une responsabilité. Leur geste n’est jamais sans conséquence.

Un film est un organisme vivant (c’est une image)

Il faut en prendre soin pour qu’il puisse cheminer dignement ensuite.

Certains cinéastes et leurs producteurs ont la sagesse de patienter et de peaufiner leur copie. Ainsi en est-il de réalisateurs tels que Jean-Paul et Julien Rappeneau, Jean-Paul Civeyrac, Pascal Ferran, Alain Cavalier, Jane Campion, James Gray ou Lucrecia Martel. Mais aussi Jacques Audiard, Arnaud Desplechin, Bruno Podalydès (tiens, trois auteurs produits par Why Not…), ou encore Noémie Lvovsky, Arnaud des Pallières, Albert Dupontel… Il y en a bien d’autres. Ceci n’est pas une liste, comme dirait René, notre ami à tous.

Dounia Sichov (monteuse hors pair et productrice audacieuse, quand elle n’est pas actrice ou mannequin, la bougresse !) m’a récemment rétorqué : « Je crois vraiment que le cinéma s’est mondialisé et démocratisé : beaucoup plus de gens ont accès à une caméra – ce qui ne veut pas dire que ça rend le cinéma moins intéressant, mais plus foisonnant, oui. La population mondiale augmente, le nombre d’artistes avec, et l’accès à la technologie et l’éducation par l’image permet de s’emparer de ce moyen. »

Épineux problème que la signataire de ces lignes ne prétend pas résoudre, of course.

Toujours est-il que pour le gros des films qui arrivent sur les écrans, c’est la cavalcade. Soit : des films en rafale, qui n’ont pas le temps de trouver une vraie vie en salle (please, programmateurs : prenez soin de Mes provinciales de Jean(-)Paul Civeyrac, en salle le 18 avril). Les écrans français, c’est le périph à 8h du mat toutes les semaines ! Bilan : sauf quelques rares exceptions, tout le monde est frustré, à commencer par ceux – auteurs, réalisateurs, producteurs et techniciens (merci de penser à eux aussi !) – qui ont sué sang et eau pour parvenir jusqu’à la projection ! Car réussir à faire et montrer un beau film relève du MIRACLE, qu’on se le dise !

 

Pas drôle

Plus grave : le quotidien de celles et ceux qui travaillent en tant que programmateurs dans les maisons de distribution et qui frôlent la surchauffe mentale tous les lundis.

(Sans compter les échanges discourtois afférents. Quand on est speed, on perd le contrôle – à moins d’être bionique, mais voulez-vous vraiment vivre comme dans Her de Spike Jonze ? -, et les mots dépassent la pensée. C’est humain, mais c’est désolant.)

 

Alors, on continue comme ça ou on RALENTIT la cadence ?

Un conseil, les amis : faites attention. Les séries représentent une vraie menace pour la salle de cinéma. Leur qualité est globalement redoutable (je dis bien « globalement », car il y a à boire et à manger). Les meilleurs scénaristes s’y collent et travaillent en pool (on peut aussi parler du statut des scénaristes en France au passage ?). Un festival d’ampleur, qui leur est consacré, ouvre ses portes à Cannes : il s’y tiendra du 4 au 11 avril. Bonne nouvelle.

Il vient compléter un autre festival du même genre à Lille (Festival Séries Mania, du 27 avril au 5 mai).

Est-ce un début ? Or les séries – à moins d’imaginer une projection d’épisodes dans les cinémas (comme l’a fait le vaillant Star à Strasbourg avec Top of the Lake, la très belle série de Jane Campion) -, ça se consomme chez soi.

Home sweet home

Le cinéma La Clef rue Daubenton dans le 5e à Paris ferme ses portes. Une sombre et mystérieuse histoire de communication suspendue (cf. notre article). Sept personnes vont se retrouver au chômage, et ce cinéma mélancolique et engagé ne sera bientôt plus qu’un souvenir.

La vie, c’est le mouvement (comme dirait le critique et théoricien Jean Douchet dans le documentaire que lui ont consacré Fabien Hagege, Guillaume Namur et Vincent Haasser pour le cinéma). Il y a des naissances et des morts. C’est ainsi, il faut l’accepter. Mais quand Kodak ferme (hors sujet ?), quand une salle s’éteint : ça fait de la peine. Car les cinémas créent du lien social. Car ils sont l’antichambre du rêve. Et rêver, c’est être en bonne santé.

 

Divers :

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