Monsieur

Le feu follet

Le journaliste Laurent Delahousse a filmé, deux ans et demi durant, l’écrivain Jean d’Ormesson au crépuscule de son existence. Il signe avec Monsieur un documentaire de cinéma un peu convenu, mais nimbé de tendresse, où la part lumineuse du personnage l’emporte sur ses zones d’ombre.

Monsieur est un documentaire destiné au grand écran. « Je voulais faire un éloge de la lenteur », explique le présentateur télévisé, auteur de nombreux documentaires pour le petit écran, dont ceux de la série Un jour, un destin. Or le temps, c’est précisément le vrai sujet de Monsieur. Jean d’Ormesson sait ses jours comptés. Il en a l’intuition lorsqu’il propose à Laurent Delahousse d’entreprendre la réalisation de ce film, quelques années après que le journaliste lui en a suggéré l’idée. Sa caméra s’attarde ainsi à saisir ce que furent les journées de l’écrivain, dans son hôtel particulier de Neuilly, ou dans ses maisons de famille en Corse et en Suisse, à l’heure où il rédige ses derniers ouvrages. Ce temps de l’écriture sera aussi le temps du souvenir oralisé. Face caméra, ou par le biais de conversations avec des proches, comme sa fille éditrice Héloïse et sa petite-fille Marie-Sarah, à qui il a transmis le goût de la lecture, Jean d’Ormesson revient sur les grandes étapes de sa vie, à commencer par son enfance heureuse, son « trésor » à la base de sa sécurité affective. L’œil azur et vif, la voix virevoltante, il voyage ainsi d’un souvenir à l’autre, l’air souvent ravi, comme pour faire entendre à tous son chant d’espérance. Laurent Delahousse, amical, le laisse mener la danse, sans le chahuter – « Ma volonté n’était pas de le démasquer, mais de montrer qu’il portait des masques », dit-il. Il eût pourtant été intéressant de jouer à pousser dans ses retranchements cet homme qui maniait le verbe avec autant d’aisance. Mais si l’hagiographie est globalement de mise dans ce film, elle est en partie contrebalancée par un personnage formidable et étonnant : Dominique Arnouilh, sa secrétaire depuis ses années de rédaction en chef au Figaro. Celle qui a retranscrit tous ses livres depuis près de trente ans exprime ici une pensée critique bienvenue. Ses commentaires spontanés (elle est filmée alors qu’elle dactylographie les propos du film) mettent en lumière les travers de d’Ormesson avec une franchise inattendue et souvent hilarante. Sa présence dans le fil narratif est une excellente idée d’écriture et de montage.

On déplorera, en revanche, la récurrence d’images artificielles, voire kitsch, où un jeune garçon vient figurer l’enfance lointaine de l’écrivain.

C’est finalement par de multiples détails triviaux, parfois sonores, que ce documentaire est le plus touchant : lorsqu’à la faveur d’un petit déjeuner en solitaire ou d’une promenade dans la nature, quelque chose de sa sphère intime et secrète a été fugacement saisi par la caméra. Parfois le trivial et l’anodin peuvent contenir un monde et susciter l’imaginaire du spectateur. C’est ce qu’Alain Cavalier, lui, a compris et déploie merveilleusement dans son travail documentaire.