Lettre à Yann Queffélec

Les mots barbares

Je découvre votre texte assassin à l’égard du film de Bruno Podalydès, Bécassine ! et ne peux rester muette face à tant de hargne injustifiée. Que vous n’ayez pas été sensible à cette comédie poétique est votre droit le plus strict. Mais que vous déployez autant de méchanceté à son sujet publiquement, sans arguments solides me semble indigne de l’homme de lettres que vous êtes. En quoi l’absence de décor breton « en chair et en os », comme vous dites, est-il un scandale alors qu’il est là question d’un conte universel ? « Pas de suspens », écrivez-vous. Bécassine ! n’est pas un thriller ! Il offre à voir et à entendre une autre musique, embarque son spectateur dans sa fantaisie avec un humour fin et une douceur qu’on aimerait côtoyer plus souvent. Car Bruno Podalydès aime profondément ses personnages, à commencer par celle que vous qualifiez de « connasse intégrale ». Sa protagoniste incarne la bonté même et le génie pragmatique. Elle transcende son propre personnage iconique et c’est pourquoi elle s’insère à merveille dans l’univers de ce cinéaste qui a toujours su allier inventivité, poésie et humanisme dans ses oeuvres. Les avez-vous seulement vus, ses films ? Comment pouvez-vous écrire que cette comédie fait l’apologie du rejet de l’autre ? C’est tout le contraire ! Ouvrez les yeux, écoutez bien ! « Aucune musique appropriée » dites-vous. Étiez-vous présent dans la salle quand Bécassine accourt déposer sa lettre à sa Loulotte en pension ? La mélodie qui l’accompagne est d’une délicatesse chavirante. Nous n’avons pas la même sensibilité, monsieur. Je ne me dresse pas au-dessus de vous. Mais vos mots sont blessants pour celles et ceux qui ont fabriqué ce film trois ans durant et pour celles et ceux qui, comme moi, l’ont beaucoup apprécié. Bécassine ! prouve que l’innocence, la gentillesse et l’imagination peuvent réenchanter le monde et tordre le cou à la mélancolie qui le guette. Il est à mille lieues de ce que vous décrivez : il est nécessaire et précieux.