Monsieur Ibrahim ou les fleurs du printemps

Dis, [Siri]...

Samedi, il faisait grand beau temps. Les terrasses, à Strasbourg, comme ailleurs, étaient pleines à craquer. Ma mission de l’après-midi : me reposer et aller acheter au centre-ville (on dit ça en province !) de la pâte à tartiner au chocolat – sans huile de palme – à mon fils. Devant le supermarché : une horde de CRS. Je m’approche de l’un d’eux ; l’homme a fière allure et le regard lumineux.

– Bonjour monsieur. Y a-t-il une manifestation dans Strasbourg cet après-midi ?
– Mademoiselle, ne suivez-vous pas l’actualité ?
– Menace terroriste ? Fin de la Pâque juive qui coïncide avec la fin du Shabbat ? Réformes : le peuple gronde ? Faille étrange découverte sur le sol kenyan ? Détresse suite à la mort du si précieux Jacques Higelin ?
– Êtes-vous journaliste ?
– Oui, mais je ne suis pas au courant de tout. Étrangement, je me protège un peu des infos anxiogènes.

La conversation est engagée : les trois CRS sont drôles, à l’écoute, font montre d’un grand sens de l’humour. On parle séries et cinéma (entre autres). L’un, détendu et curieux, va même surfer sur bande-a-part.fr depuis son smartphone – « J’adore le cinéma et la vie, alors, c’est pour moi, ce site ! », s’exclame-t-il. On se quitte sur un rire joyeux et choral, et je leur souhaite bon courage, car leur tâche n’est pas aisée – c’est peu dire.

Dans le même temps, à quelques encablures de cette scène urbaine : un homme âgé est immobile, figé, debout, en pleine rue. Hagard, il maintient de la main gauche un vieux bicycle (époque Anquetil). Ce vieux Strasbourgeois fait l’épreuve d’un moment d’égarement. Un de ces instants qui vous fait penser – oh, terreur ! – que vous n’appartenez plus vraiment au monde des vivants, au monde de ceux qui peuvent se mouvoir librement sur leurs deux jambes, qui ont le droit de circuler librement, sans entrave. Par chance, un père et son jeune fils se promènent en vélo alentour et croisent la route de l’homme perdu. Ils s’arrêtent et lui parlent. Frank, le père, saisit instantanément le désarroi du monsieur. Son jeune fils, Raphaël, s’en émeut vivement (le père et le fils sont des hypersensibles). Dès lors, Frank va tenter de le faire parler : quel est votre nom ? Votre adresse ? Votre quartier ? À force d’exhortations, d’indices évoqués, d’hypothèses formulées, l’égaré reprend pied progressivement. Il donne son nom. Par chance, encore, Frank a son smartphone sur lui (cet engin diabolique a, heureusement, quelques vertus…) : il débute son enquête. De déduction en déduction, de question en question, voix douce, main posée sur le bras ou l’épaule du vieillard, il parvient à retrouver son fil d’Ariane (c’est hors de propos, mais Ariane de Billy Wilder est un film délicieux). Avec une grande bienveillance, lui et son fils ont aidé Monsieur Ibrahim à regagner ses pénates, sans stress ajouté, sans drame inutile.

Nous vivons une drôle d’époque, tout de même. Gageons que la tension ambiante se calme fissa. Elle a des impacts sur chacun d’entre nous. Au point de faire perdre le nord aux plus fragiles. Frank et son fils, qu’on se le dise, ne sont pas des super-héros. Pas plus que les CRS. Les super-héros n’existent que dans les films réalisés pour donner du courage aux spectateurs et pour les faire rêver. Frank et son fils Raphaël sont juste deux êtres bien intentionnés. Ils ont pris le temps, suspendu leur vol de jour : ils ont tendu la main à un homme en détresse. Lequel s’est fait copieusement engueuler par sa femme à son retour, car il était parti sans prévenir.

Il paraît que pour se faire pardonner, il est sorti lui acheter des anémones ce matin. Sans perdre son chemin.